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Pourquoi Erdoğan veut intervenir militairement en Libye 

L’influence saoudienne, égyptienne et émiratie, mais aussi d’importantes ressources en hydrocarbures en Méditerranée orientale motiveraient le projet d’intervention turque
Recep Tayyip Erdoğan s’adresse aux membres du parti au pouvoir, l’AKP, le 26 décembre, à Ankara (AFP)

Le ministre libyen de l’Intérieur du Gouvernement d’union nationale (GNA) Fathi Bachagha a annoncé, ce jeudi 26 décembre à Tunis, qu’il pourrait demander officiellement un soutien militaire turc en Libye pour faire face aux forces du maréchal Khalifa Haftar.

Le maréchal Haftar a « fourni à des forces étrangères des bases militaires en Libye et si cette position se poursuit, nous avons le droit de défendre Tripoli et nous demanderons officiellement au gouvernement turc son soutien militaire », a-t-il déclaré à la presse.

L’objectif officiel de ce soutien militaire turc sera d’« écarter les forces mercenaires et leurs bases [militaires] fournies par Haftar à des pays étrangers sans accord du GNA », a ajouté le ministre libyen.

Vote au Parlement turc

La Libye est déchirée entre deux pouvoirs rivaux : le GNA de Fayez al-Sarraj, basé à Tripoli (ouest) et un pouvoir incarné par le maréchal Khalifa Haftar (basé à l’est), qui a lancé début avril une offensive pour conquérir la capitale.

« Nous soutiendrons par tous les moyens le gouvernement de Tripoli, qui résiste contre un général putschiste soutenu par des pays arabes et européens »

- Recep Tayyip Erdoğan

Celui-ci est soutenu par l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis, des pays avec lesquels la Turquie entretient des relations tendues.

Ce jeudi, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a ouvert la voie à une intervention militaire turque directe en Libye en annonçant un prochain vote au Parlement sur l’envoi de troupes pour soutenir le gouvernement de Tripoli qui fait face depuis avril à une offensive du maréchal Haftar.

« Nous allons présenter la motion pour l’envoi de soldats en Libye dès la reprise des travaux du Parlement », le 7 janvier, a-t-il déclaré lors d’un discours à Ankara.

Les arguments d’Erdoğan

Pour obtenir l’autorisation de déployer des forces combattantes en Libye, le gouvernement turc doit faire approuver par le Parlement un mandat séparé, comme il le fait tous les ans, pour envoyer des militaires en Irak et en Syrie.

Pour justifier une telle intervention, la Turquie fait valoir que le Gouvernement d’union nationale, qu’il soutient militairement, est reconnu par l’ONU alors que le maréchal Haftar n’a aucune légitimité internationale bien qu’il bénéficie de l’aide de certains pays.

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« Si Dieu le veut, nous pourrons la faire adopter le 8 ou le 9 janvier et répondre ainsi favorablement à l’invitation du gouvernement libyen légitime », a ajouté le président.

« Nous soutiendrons par tous les moyens le gouvernement de Tripoli, qui résiste contre un général putschiste soutenu par des pays arabes et européens », a-t-il poursuivi en se référant au maréchal Haftar. « Ils soutiennent un chef de guerre. Quant à nous, nous répondons à l’invitation du gouvernement libyen légitime, telle est notre différence. »

Erdoğan affirme que les forces de Haftar bénéficient aussi du soutien d’une compagnie de sécurité russe, donnant du crédit à des informations de presse, démenties par Moscou, sur la présence de mercenaires russes en Libye.

Moscou réservé

Interrogé sur les projets d’Ankara d’envoyer des troupes en Libye, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov a estimé jeudi qu’il était « peu probable que l’ingérence des pays tiers dans cette situation puisse contribuer au règlement ».

« Mais toute tentative des pays tiers de contribuer directement à régler le problème et à aider les parties du conflit à trouver une solution est toujours la bienvenue », a-t-il ajouté.

Selon le think tank Edam, basé à Istanbul, un déploiement militaire turc sur le terrain concernerait des « forces spéciales » et des « personnels de combats hautement qualifiés » ainsi que des officiers de renseignement et de liaison.

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« Depuis 2016, les forces armées turques ont acquis une expérience considérable pour ce genre de mission grâce aux opérations en Syrie », affirme Edam dans une note d’analyse.

Le Parlement turc a déjà approuvé samedi un accord de coopération militaire et sécuritaire signé avec le GNA le 27 novembre lors d’une visite à Istanbul de son chef Fayez al-Sarraj.

Cet accord est entré en vigueur jeudi après sa publication par le journal officiel.

Le maintien du GNA est d’autant plus crucial pour la Turquie qu’elle vient de signer avec lui un accord de délimitation maritime qui permet à Ankara de faire valoir des droits sur des vastes zones en Méditerranée orientale riches en hydrocarbures, au grand dam de la Grèce, de l’Égypte, de Chypre et d’Israël.

Ce dernier accord a été condamné par Athènes qui y voit une « violation du droit maritime international et des droits souverains de la Grèce et d’autres pays », dont Chypre et l’Égypte.

Le maintien du GNA est d’autant plus crucial pour la Turquie qu’elle vient de signer avec lui un accord de délimitation maritime qui permet à Ankara de faire valoir des droits sur des vastes zones en Méditerranée orientale riches en hydrocarbures

Dans ce contexte, le chef de la diplomatie grecque, Nikos Dendias, s’est rendu au quartier général du maréchal Haftar avec lequel il a évoqué ces deux accords (délimitation maritime et coopération militaire entre Ankara et le GNA) « dénués de fondement », et contraires au droit international, selon un communiqué du ministère grec des Affaires étrangères.

La mission de l’ONU en Libye (UNSMIL) a réagi sur son compte Twitter à l’annonce de la « mise en œuvre » de l’accord avec Ankara, regrettant « l’ingérence étrangère croissante en Libye » et estimant qu’une « solution politique est la seule solution à la crise ».

Le 20 janvier, le GNA a demandé à cinq « pays amis » – les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Algérie et la Turquie –, l’instauration d’accords sécuritaires bilatéraux pour l’aider à repousser l’offensive du maréchal Khalifa Haftar sur Tripoli.