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Purge saoudienne : pourquoi Mohammed ben Salmane ne pourra jamais dormir en paix

Le limogeage de Fahd ben Turki est un signe d’insécurité permanente aux plus hauts niveaux de la famille royale
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (Reuters)

Le renvoi du prince Fahd ben Turki, commandant militaire, est le dernier d’une série de purges menées par le prince héritier paranoïaque.

Au moins cinq purges majeures et une exécution de masse ont eu lieu en Arabie saoudite depuis que Mohammed ben Salmane (MBS) a été nommé prince héritier. 

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Il s’agissait des arrestations d’érudits musulmans ; la saisie des avoirs de plus de 300 hommes d’affaires et membres de la famille royale rassemblés au Ritz-Carlton ; la campagne contre des militantes et avocats des droits de l’homme ; la détention de membres éminents du Conseil d’allégeance et de 300 employés du gouvernement ; et, la semaine dernière, la destitution du prince Fahd ben Turki, commandant général des forces interarmées saoudiennes, et de son fils.

Les purges sont devenues une caractéristique fixe du règne de ce prince paranoïaque. 

Il a, bien sûr, toutes les raisons d’être paranoïaque, car il s’est fait des ennemis de tant de cousins et d’oncles autrefois puissants. Il a également commis tant d’erreurs à la barre que le royaume est aujourd’hui plus faible sur les plans militaire et économique qu’à aucun autre moment de son histoire moderne. Son prestige régional s’est flétri. 

L’élaboration des politiques est un désastre. Vendredi, Abdulrahman al-Sudais, l’imam de la grande mosquée de La Mecque, a prêché un sermon largement interprété comme un prélude à la normalisation avec Israël. Dimanche, le roi Salmane a déclaré au président américain Donald Trump qu’aucune normalisation n’était possible sans État palestinien.

Le prince héritier a peut-être des raisons de penser qu’on en a après lui. Mais la folie des décrets publiés en pleine nuit recèle une certaine méthode. 

Fils et frères

Mohammed ben Salmane a accordé une attention particulière aux lignées rivales dans la succession, celles qui peuvent légitimement prétendre au trône si une révolution de palais venait à le détrôner. 

Les deux branches de la famille qui le préoccupent le plus sont les fils issus du clan des Sudaïri, les frères à part entière de son père, le roi Salmane, (les fils que le roi Abdelaziz a eus avec Hassa Sudaïri) et les fils du défunt roi Abdallah, dont trois sont maintenant en détention.

Ben Turki est le dernier fils du clan des Sudaïri d’une grande importance militaire à être chassé du pouvoir

Fahd ben Turki était dans le collimateur de Mohammed ben Salmane des deux côtés. Ben Turki est le dernier fils du clan des Sudaïri d’une grande importance militaire à être chassé du pouvoir. Les deux autres membres de cette lignée, le frère de Salmane, le prince Ahmad, et son neveu Mohammed ben Nayef, sont tous deux en détention, cibles de purges antérieures.

Mais si cela ne suffisait pas, Abeer, l’épouse de ben Turki, est aussi la fille du défunt roi Abdallah. Abeer est la mère du prince Abdelaziz ben Fahd ben Turki, qui a également été démis de ses fonctions de vice-gouverneur de la région d’al-Jawf. Abeer était elle-même active sur les réseaux sociaux. Elle a dirigé « L’Organisation arabe pour la sécurité routière » et a lancé un prix de partenariat communautaire en son nom. 

Certains des Sudaïri sont toujours là : Abdelaziz ben Saoud ben Nayef, petit-fils du prince Nayef, a été nommé ministre de l’Intérieur. Il aurait également pu être arrêté au cours de ces purges, selon certains rapports. 

Le prince saoudien Fahd ben Turki (au centre), alors commandant de la Coalition arabe, s’entretient avec le diplomate américain Brian Hook (à gauche), lors d’une visite dans une base militaire à al-Kharj, en Arabie saoudite, le 21 juin 2019 (AFP)
Le prince saoudien Fahd ben Turki (au centre), alors commandant de la Coalition arabe, s’entretient avec le diplomate américain Brian Hook (à gauche), lors d’une visite dans une base militaire à al-Kh

Les fils et petits-fils du frère de Salmane, Sultan, ont également conservé une certaine influence. Faisal ben Khalid ben Sultan et Fahd ben Sultan conservent deux postes de gouverneur tandis que Rima, fille de Bandar ben Sultan, a obtenu le poste de Washington, et son frère Khalid ben Bandar ben Sultan celui de Londres. 

Mais en général, le clan des Sudaïri n’est plus que l’ombre de lui-même. Sous le roi Fahd, cette lignée de la famille dominait les postes militaires et dans les renseignements.

Le clan Abdallah ne s’en sort pas mieux. Turki ben Abdallah est la seule victime haut placée des saisies opérées dans le cadre de l’affaire du Ritz-Carlton à être toujours en détention près de trois ans plus tard. Ses frères Faisal et Meshaal ont été à nouveau arrêtés selon certaines informations. Turki ben Abdallah conserve encore une certaine influence et il y a eu des appels sur les réseaux sociaux demandant sa libération.

Retombées du Yémen

Mohammed ben Salmane avait d’autres raisons de craindre Fahd ben Turki. Il était soldat de carrière et le commandant populaire des forces terrestres. Il avait la réputation d’être humble. En tant que tel, il aurait reflété le dédain de l’armée pour la façon dont leur ministre de la Défense, c’est-à-dire le prince héritier lui-même, a mené la campagne au Yémen.

Fahd est connu pour s’être opposé à ben Salmane concernant la prise émiratie de l’île stratégique de Socotra et la chute d’Aden aux mains des forces loyales aux Émirats

La campagne visant à chasser les Houthis de Sanaa a commencé peu après l’accession au trône du roi Salmane en janvier 2015. La foudre était censée marquer le début d’une politique étrangère beaucoup plus militante de la part du royaume.

Cinq ans plus tard, le projet favori du prince héritier saoudien s’enlise et coûte 1 milliard de dollars par mois. Les Houthis sont toujours à Sanaa, toujours capables de tirer des missiles qui peuvent atteindre Riyad, La Mecque et de vastes pans du territoire saoudien. Et le sud du Yémen a été effectivement séparé du reste du pays par des forces payées et loyales à Abou Dabi.

Fahd est connu pour s’être opposé à Mohammed ben Salmane concernant la prise émiratie de l’île stratégique de Socotra et la chute d’Aden aux mains des forces loyales aux Émirats. MBS et son frère Khalid se dirigent vers une sortie diplomatique, sans concéder la défaite. La présence des Houthis dans la capitale et le siège du gouvernement au Yémen indiquent le contraire.

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S’il fallait plus de preuves que le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, a plus d’influence sur un ministre saoudien de la Défense que ses propres généraux, il ne peut y avoir de signe plus puissant que le limogeage de Fahd.

Fahd avait également commencé à parler à des généraux à la retraite de son mécontentement, m’ont appris des sources saoudiennes. Il est impossible de savoir jusqu’où cela est allé ou si cette activité a été surprise par le réseau de surveillance global de MBS.

Le mauvais signal

Le message que ces purges continuent d’envoyer à la région est le mauvais. Le prince héritier doit présenter l’image d’un royaume stable dont il a la parfaite maîtrise. En particulier à l’heure où l’Arabie saoudite est sous pression de la part de ses principaux actionnaires, le président américain Donald Trump et son gendre et conseiller spécial Jared Kushner, pour normaliser les relations avec Israël

Mohammed ben Salmane veut éviter de donner des signes de faiblesse et de chaos. Si le chaos règne, un accord avec lui seul concernant Israël (il a rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou en personne à plusieurs reprises) ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit, parce qu’il n’aura pas l’adhésion du reste du clan royal.

Netanyahou doit sûrement savoir que si Mohammed ben Salmane est renversé, tous les efforts d’Israël pour harmoniser la ligne du royaume sur la question palestinienne s’effondreront avec lui

Netanyahou doit sûrement savoir que si Mohammed ben Salmane est renversé, tous les efforts d’Israël pour harmoniser la ligne du royaume sur la question palestinienne s’effondreront avec lui. 

La politique saoudienne à l’égard d’Israël reviendra sûrement au vieux statu quo de l’initiative de paix arabe de 2002, qui était une production saoudienne et une réalisation singulière en matière de politique étrangère du roi Abdallah, à compter de l’époque où il était prince héritier. 

Que Fahd ait représenté une véritable menace ou que le général ait été victime d’un autre accès de la paranoïa de minuit du prince ne fait guère de différence. Le signal qu’il envoie est le signe d’une insécurité permanente aux plus hauts niveaux de la famille royale.

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L’insécurité permanente est personnifiée par Mohammed ben Salmane lui-même, travaillant toute la nuit, complotant, soupçonnant, se déchaînant, sans réfléchir aux conséquences.

La purge annoncée la semaine dernière se poursuit. D’autres érudits musulmans ont été arrêtés, y compris le cheikh Abdullah Basfar, un prédicateur connu pour la voix mélodieuse avec laquelle il lisait des passages du Coran. Il n’était pas affilié sur le plan politique.

Mohammed ben Salmane ne pourra jamais dormir en paix. C’est son problème. Le problème du royaume est qu’il ne jouira jamais de la stabilité sous son règne.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.