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Comment la Turquie instrumentalise la peur des réfugiés

La Turquie menace d’inonder l’Europe de migrants si elle n’est pas soutenue dans ses projets en Syrie. Un chantage aux réfugiés pour installer une « zone de sécurité » et imposer sa mainmise dans le nord de la Syrie
Réfugiés et migrants sur un canot pneumatique entre la Turquie et l’île de Lesbos, au nord de la Grèce, le 20 février 2016 (AFP)

Chaque nuit, des dizaines de migrants entassés dans des canots pneumatiques tentent de débarquer sur les îles grecques de la mer Égée : Lesbos, Chios, Kos, Leros, Samos. Les arrivées en provenance des côtes turques voisines ont augmenté de manière significative depuis cet été. Au moins 10 258 personnes ont traversé la mer Égée sur des embarcations de fortune, selon les statistiques du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR).

Athènes accuse la Turquie de laisser passer les navires pour faire monter les tensions en mer Égée. Cet afflux brutal inquiète la Grèce qui craint de revivre une nouvelle crise humanitaire, comme celle de 2015. Cette année-là, plus de 850 000 migrants avaient transité par les îles de la mer Égée pour gagner le territoire européen.

Dans l’urgence, les pays de l’Union européenne avaient conclu un accord controversé avec la Turquie, à Bruxelles, en mars 2016. Ankara s’engageait à renforcer ses frontières et à refouler les candidats pour réduire les traversées clandestines, moyennant une aide européenne de 6 milliards d’euros. L’effet fut quasi-immédiat avec une réduction des traversées.

Un projet d’ingénierie démographique

Mais trois ans plus tard, rien n’est réglé et cet accord montre toute son incohérence. Dans les fameux « hotspots », centres installés dans les îles grecques pour examiner les demandes d’asile, les migrants vivent l’enfer. Les cinq camps accueillent plus de 30 000 personnes pour 6 300 places. Le seul camp de Moria, à Lesbos, en compte 13 000, pour 2 600 places. L’attente est de plus d’un an pour les nouveaux arrivants.

Dans les fameux « hotspots », centres installés dans les îles grecques pour examiner les demandes d’asile, les migrants vivent l’enfer

Les conditions de vie inhumaines pour les familles installées dans des conteneurs et des tentes ont provoqué des émeutes, le 1eroctobre. La situation sanitaire et sécuritaire ne cesse de se dégrader. Le 30 septembre, un incendie accidentel a tué deux personnes, une mère et sa fille. Quelques jours plus tôt, un enfant de 5 ans, abrité dans un carton, a été fauché par un camion en bordure du camp.

Le HCR réclame que le gouvernement grec transfère 5 000 demandeurs d’asile sur le continent. Mais Athènes veut avant tout augmenter le rythme des renvois vers la Turquie, au moins 10 000 retours comme le prévoyaient les accords de 2016. « Garder des gens sur les îles dans de telles conditions d’insécurité est inhumain, cela doit prendre fin », estime le HCR dans un communiqué rendu public le 1er octobre.

Femmes et enfants dans le camp grec d’Hellinikon à Athènes (AFP)
Femmes et enfants dans le camp grec d’Hellinikon à Athènes (AFP)

Pour remédier à cette situation, le président turc propose une solution radicale : réinstaller les Syriens déplacés par la guerre dans le nord de la Syrie, dans une « zone de sécurité » placée sous contrôle conjoint d’Ankara et de la coalition internationale. « Notre but est d’installer dans cette zone de sécurité au moins un million de nos frères et sœurs syriens présents dans notre pays », a déclaré Recep Tayyip Erdoğan le 5 septembre, devant les cadres de son parti (AKP), à Ankara.

Deux semaines plus tard, ce sont « deux à trois millions » de Syriens qu’il envisageait d’y envoyer. Ainsi, laisse-t-il entendre aux responsables européens, la pression migratoire sur les frontières de Schengen se réduirait.

En conditionnant sa collaboration avec l’UE aux questions migratoires, à un soutien à son aventure syrienne, Erdoğan tente de faire monter les enchères

Le projet du président turc, révélé fin septembre et communiqué aux pays alliés, est de bâtir 140 villages et dix centres pour 5 000 à 30 000 habitants chacun dans le nord de la Syrie. Un marché juteux, qui représente plus de 26 milliards de dollars.

« Nous voulons maintenant un soutien fort des pays européens, sur le sujet d’Idleb, comme sur celui de la région située à l’est de l’Euphrate », a lancé le leader turc. En conditionnant sa collaboration avec l’UE aux questions migratoires, à un soutien à son aventure syrienne, Erdoğan tente de faire monter les enchères.

L’accord de 2016 l’a renforcé dans sa capacité à négocier. Bien conscient du levier dont il dispose désormais face à des Européens incapables de mettre en œuvre une politique d’asile commune, il menace d’« ouvrir les portes » et d’inonder l’Europe de réfugiés s’il n’obtient pas satisfaction. « Allons-nous porter ce fardeau seul ? Si nous ne recevons pas le soutien nécessaire pour partager le fardeau des réfugiés, avec l’UE et le reste monde, nous allons ouvrir nos frontières », a-t-il prévenu.

La Turquie, affirme-t-il, a déjà dépensé, depuis 2011, près de 40 milliards de dollars pour l’accueil de 3,6 millions d’« invités temporaires » syriens. Ces derniers, d’ailleurs, n’ont pas le statut beaucoup plus protecteur de « réfugiés ». La Turquie multiplie les opérations policières, traquant les migrants dans tout le pays. Plus de 315 000 personnes ont été interceptées sur la route de l’Europe depuis le début de l’année 2019.

Une opinion turque devenue hostile aux réfugiés

C’est aussi devenu une question de première importance en interne. Comme en Europe, l’opinion turque, tous partis politiques confondus, est devenue largement hostile à l’accueil des réfugiés. La politique d’accueil, depuis 2011, pèse lourd dans le budget du pays. La crise économique, le rejet et la montée des violences anti-immigrés, notamment dans les grandes villes, poussent un nombre croissant d’entre eux à tenter la traversée clandestine vers la Grèce.

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Pourtant, la grande majorité des exilés arrêtés cette année ne vient pas de Syrie, mais souvent d’Afghanistan (45 %) ou du continent africain, selon les statistiques du ministre turc de l’Intérieur Süleyman Soylu.

La situation géographique de la Turquie, au carrefour de trois continents, en fait une plateforme naturelle vers le territoire européen pour de nombreuses nationalités : Afghans, Irakiens, Iraniens. Il faut ajouter à ceux-là plusieurs milliers de Turcs qui fuient, de plus en plus nombreux, les persécutions et les procès politiques dans leur pays.

L’accord signé avec les Européens a aussi permis au président turc d’intensifier la répression de son opposition et a donc provoqué une augmentation des traversées clandestines par des demandeurs d’asile turcs. Le 27 septembre, un naufrage près de l’îlot grec d’Inousses a fait au moins sept morts, dont cinq enfants, tous ressortissants turcs.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Guillaume Perrier
Guillaume Perrier, journaliste et auteur, ex-correspondant du Monde à Istanbul, travaille sur la Turquie depuis 2004.