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Le dialogue Poutine-Erdoğan et la difficile répétition du schéma syrien en Libye

Amorcé en 2016, le rapprochement entre Moscou et Ankara est aujourd’hui l’une des principales clés de la résolution du conflit syrien, mais reproduire cette recette dans le dossier libyen s’annonce laborieux
Le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan s’entretiennent lors d’une réunion à Ankara, le 6 décembre 2004 (AFP)

Le monde arabe semble aujourd’hui largement dominé par des puissances non arabes. En Syrie comme en Libye, des acteurs extérieurs semblent décider à la place des premiers concernés. Parmi ces puissances, la Russie et la Turquie occupent une place de choix. 

En Syrie comme en Libye, des acteurs extérieurs semblent décider à la place des premiers concernés

Sous des formes différentes – essentiellement impériales –, ces deux puissances se sont affrontées militairement une dizaine de fois entre le XVIe et le XIXe siècle. À ces affrontements militaires s’ajoutent les pressions russes concernant le sort des orthodoxes de Syrie. 

Après la Première Guerre mondiale, les Soviétiques soutiennent les kémalistes et un traité est signé entre la République soviétique de Russie et la Turquie kémaliste naissante dès mars 1921, soit avant la naissance de l’Union soviétique (1922) et avant la proclamation de la République turque (1923). 

Un passif peu apaisé

Dans les années 1930, les relations entre les deux pays se détériorent et les tensions concernent notamment le sort des détroits (Dardanelles et Bosphore). Ces derniers sont contrôlés et remilitarisés par la Turquie en vertu de la convention de Montreux (1936), au grand dam de l’Union soviétique.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Staline reproche à la Turquie une neutralité jugée complaisante avec l’Allemagne nazie jusqu’en février 1945. 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au différend territorial s’ajoute la question idéologique. Entre 1946 et 1953, les Soviétiques intensifient les pressions sur les détroits.

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Le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan s’entretiennent lors d’une réunion à Ankara, le 6 décembre 2004 (AFP)

Dès 1948, la Turquie est intégrée à la doctrine Truman qui annonce la lutte contre le bloc communiste et l’expansion du communisme. Le marxisme, déjà réprimé en Turquie, le sera encore davantage pendant la guerre froide.

Le poète communiste Nazim Hikmet s’exile à Moscou en 1951, avant d’être privé de sa nationalité turque. Celle-ci lui sera rendue à titre posthume en 2009.

Avec l’adhésion de la Turquie à l’Alliance atlantique en 1952, Moscou et Ankara se retrouvent formellement dans deux camps rivaux pendant la guerre froide. Au lendemain de la chute de l’Union soviétique, les relations russo-turques connaissent une nette amélioration et un traité est signé entre les deux pays en 1992.

De solides relations bilatérales

L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en Russie et celle de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie expliquent, en partie, à la fois le rapprochement entre les deux pays et les nouvelles sources de tension. Le rapprochement s’explique notamment par la volonté d’Erdoğan de mener une politique étrangère moins alignée sur l’axe atlantique et par la volonté de Poutine de promouvoir un ordre multipolaire associant les puissances régionales. 

Quant à la source de tension – dans un premier temps hypothétique –, il s’agit de la proximité du président turc avec le réseau des Frères musulmans, considérés par Moscou comme une organisation terroriste.

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Cela n’empêche pas la Russie de dialoguer constamment avec des acteurs issus de cette mouvance (le Hamas palestinien, Ennahdha en Tunisie et le président turc lui-même).

Les relations entre les deux pays sont, par ailleurs, assimilables à une forme d’interdépendance. Sur le plan commercial, les deux présidents visent aujourd’hui un volume des échanges atteignant les 100 milliards de dollars et un recours plus grand aux monnaies locales. De plus, l’afflux de touristes russes en Turquie (leur destination favorite) est une source de revenus non négligeables pour l’économie turque.

Pour l’industrie militaire russe, le marché turc est alléchant et vendre le système antimissile S-400 à un membre de l’Alliance atlantique peut être considéré comme un succès à la fois commercial et politique. C’est toutefois dans le secteur énergétique qu’il est possible de parler d’interdépendance : elle concerne à la fois le gaz (entre importations turques de gaz russe et mise en place du gazoduc TurkStream) et le nucléaire civil (centrale russe d’Akkuyu, au sud de la Turquie).

Face au Printemps arabe, deux visions opposées

Malgré ces solides relations bilatérales, il ne peut être question d’alliance. La nouvelle doctrine russe en politique étrangère assume la fin de la logique des blocs et des alliances au profit de partenariats plus flexibles et moins contraignants. Une constante mérite néanmoins d’être signalée : une préférence pour les États en place contre les menaces transnationales. 

C’est au moment du Printemps arabe (2011) que les divergences géopolitiques entre les deux pays se sont révélées.

Trois axes géopolitiques se sont alors affirmés : un axe contre-révolutionnaire assumé au secours des présidents arabes déchus (Ben Ali et Moubarak,) mené par Riyad et Abou Dabi ; un « axe de la résistance » partiellement favorable aux soulèvements dans le monde arabe et surtout anti-impérialiste et anti-israélien, mené par Téhéran, Damas et le Hezbollah ; un axe islamo-réformateur très favorable aux soulèvements et à l’ascension de l’islam politique, mené par Ankara et Doha. 

C’est au moment du Printemps arabe que les divergences géopolitiques entre les deux pays se sont révélées

Pour compléter ce tableau, disons que l’axe contre-révolutionnaire devenait révolutionnaire en Syrie, tandis que « l’axe de la résistance » y devenait contre-révolutionnaire. Ce dernier pouvait donc compter sur le soutien d’une Russie érigée en parrain de l’ordre stato-national au Moyen-Orient.

Face aux premiers soulèvements dans le monde arabe, la Russie partageait avec l’axe contre-révolutionnaire les mêmes craintes et la même hostilité à l’égard des Frères musulmans.

Mais dans les conflits libyen et syrien, l’axe Riyad-Abou Dabi et l’axe Ankara-Doha étaient dans un premier temps sur la même longueur d’onde pour différentes raisons : contre Kadhafi et contre Assad. 

L’intervention militaire en Libye (à laquelle ont participé la Turquie, le Qatar et les Émirats) a largement encouragé la Russie à se montrer intransigeante aux côtés de « l’axe de la résistance » en Syrie (sans jamais adhérer à son projet géopolitique) contre des acteurs aussi différents que Riyad (qui voulait surtout endiguer l’influence iranienne) et Ankara (qui voulait surtout promouvoir ses alliés Frères musulmans). 

En Syrie, c’est à la faveur de ses succès militaires et de son soutien efficace au camp loyaliste que la Russie a pu s’attirer les bonnes grâces de l’ensemble des acteurs de la région, à l’exception de la rébellion islamiste.

En somme, quand les ennemis du pouvoir syrien (de la Turquie à l’Arabie saoudite) ont compris qu’il n’était plus possible de le renverser, la posture de défiance vis-à-vis de la Russie devenait inutile. 

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Le 24 novembre 2015, quand l’armée turque abat un Soukhoï Su-24 de l’armée de l’air russe à la frontière syro-turque, Ankara et Moscou frôlent le casus belli.

En juillet 2016, au moment du coup d’État manqué contre le président turc, Vladimir Poutine manifeste à ce dernier son soutien. Comment expliquer ce rapprochement qui aboutira au processus d’Astana, associant Moscou, Ankara et Téhéran ?

En effet, dès 2016, la convergence russo-turque dans le dossier syrien devient perceptible. La Russie a réussi à se rendre indispensable, notamment en s’appuyant sur le différend turco-kurde. Dans un premier temps, elle a soutenu les combattants kurdes (militairement et politiquement en leur promettant un temps un projet fédéral en Syrie) afin de pousser Ankara à renoncer à l’idée d’un renversement du pouvoir à Damas. 

Dans un second temps, elle a soutenu la Turquie contre les combattants kurdes afin de pousser ces derniers à rejoindre le camp loyaliste (et de les sanctionner pour leur alliance avec Washington). La dernière offensive turque au nord-est de la Syrie a justement accéléré le rapprochement entre les combattants kurdes et le camp loyaliste. 

Aujourd’hui, la coordination russo-turque est à la fois militaire et politique.

Militairement, les avancées loyalistes (à Idleb, par exemple) et les opérations militaires turques sont aujourd’hui encadrées par le dialogue russo-turc. La Russie doit à la fois ménager Ankara s’agissant de l’avancée loyaliste dans la région d’Idleb et rassurer Damas sur la présence turque sur le sol syrien. Certains accrochages entre les armées turque et syrienne sont cependant difficiles à empêcher, notamment dans la région d’Idleb, où la Turquie considère que l’offensive loyaliste porte le risque d’un nouvel afflux de réfugiés. 

Politiquement, c’est bien ce dialogue qui a abouti à la mise en place d’un comité constitutionnel, aujourd’hui mis entre parenthèses. 

Un schéma difficile à reproduire en Libye

En ce début de l’année 2020, Moscou et Ankara font preuve d’un activisme analogue dans le dossier libyen.

En définitive, en Libye, la Russie est dans une position autrement plus délicate qu’en Syrie

On a vu apparaître une initiative russo-turque destinée à parrainer à Moscou la signature d’un cessez-le-feu en Libye, où s’affrontent cette fois – en plus des acteurs locaux – l’axe Riyad-Abou Dabi (qui soutient le maréchal Haftar) et l’axe Ankara-Doha (qui soutient le gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj). 

L’échec de cette initiative et le refus du maréchal Haftar de signer le projet de cessez-le-feu sont l’occasion de rappeler quelques différences majeures entre le dossier libyen et le dossier syrien pour Moscou et Ankara, même si les rivalités sont comparables : la Russie soutient officieusement le maréchal Haftar (toujours au nom de la lutte contre le terrorisme et l’islam politique), honni par Erdoğan.

D’un point de vue géopolitique, la Libye n’a pas la même importance que la Syrie pour Moscou et Ankara, même si la question des hydrocarbures (accord turco-libyen permettant à la Turquie d’explorer des gisements gaziers en Méditerranée orientale) et la possibilité de faire pression sur l’Europe (en matière de flux migratoires, notamment) ne sont pas tout à fait négligeables. 

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Incidemment, l’engagement militaire des deux pays est autrement moins décisif qu’en Syrie : des formateurs, côté turc, selon le président Erdoğan ; une société militaire privée (Wagner), côté russe. 

En définitive, en Libye, la Russie est dans une position autrement plus délicate qu’en Syrie.

D’abord, parce qu’elle ne soutient pas formellement Haftar contre le Gouvernement d’union nationale (GNA).

Ensuite, parce qu’elle pourrait difficilement le faire tout en s’abritant derrière la légalité internationale, comme elle le fait en Syrie.

Enfin, parce que le maréchal Haftar jouit de divers soutiens internationaux. Dans ces conditions, la Russie peut difficilement conquérir le statut de puissance tutélaire dont elle jouit en Syrie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Adlene Mohammedi
Adlene Mohammedi holds a PhD in political geography and is specialist in Arab politics in Russia. He runs Araprism, a website and an association dedicated to the Arab world