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Libye : le nouveau champ de bataille de l’armée secrète de Poutine

Si la Syrie doit être considérée comme un modèle de l’action russe, ce qui se passe en Libye est source de vives inquiétudes
Le président russe Vladimir Poutine cherche à étendre son influence et à repousser les puissances occidentales en Afrique (AFP)

Deux ans après que le président russe, Vladimir Poutine, en soit venu aux mains avec le Premier ministre de l’époque, Dmitri Medvedev, à propos de l’abstention russe à une résolution des Nations unies qui a ouvert la voie à la chute du colonel Mouammar Kadhafi en Libye, un documentaire mystérieux – mais de grande qualité – est apparu sur Internet en Russie.

Un narrateur anonyme y présentait Medvedev comme un chef faible ayant livré les intérêts de la Russie à une Amérique fourbe. Il comportait une interview de l’ancien Premier ministre et du chef du KGB au Moyen-Orient, Evgueni Primakov.

La vidéo a sonné le glas de la carrière de Medvedev en tant qu’homme d’État international

Des travailleurs d’une manufacture d’armes située à l’extérieur de Moscou étaient interrogés. L’un d’eux déclarait : « En plus des pertes matérielles, il y a aussi le moral en berne, lorsque vous avez l’impression que tout ce pour quoi vous avez travaillé pendant tant d’années n’est plus nécessaire. »

S’il fallait un exemple de la confrontation entre le libéralisme à tendance occidentale et le nationalisme anti-occidental en Russie, cette vidéo était un impératif.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le narrateur avait non seulement condamné Medvedev pour sa stupidité, mais l’avait également accusé d’être un traître.

Il en va de même pour deux autres icônes occidentales : Eltsine et Gorbatchev.

En Russie, les gens pensent que tous deux ont cédé des intérêts stratégiques dans la quête de la détente. « La Russie n’a pas seulement apporté son soutien à la voix de la communauté internationale. Medvedev a tenté de fournir un service plus précieux et cela s’est avéré une trahison », déclarait le narrateur.

La vidéo a sonné le glas de la carrière de Medvedev en tant qu’homme d’État international.

La Russie est de retour

Si la métaphore voulait que la Russie soit dirigée par deux hommes en tandem qui échangeaient les rôles de Premier ministre et de président à leur guise – et beaucoup en doutaient –, Medvedev s’était bel et bien pris un gadin.

Ce sont les événements en Libye en 2011, plutôt que l’invasion de l’Irak en 2003, qui a donné naissance à l’idée que les troupes russes devraient revenir sur le terrain au Moyen-Orient après des décennies d’absence

La mort ignominieuse de Kadhafi fut une leçon pour Poutine. Le président russe devenu oligarque n’a pas tant pleuré la perte d’un allié que la perte de milliards de roubles de ventes dans le domaine de la défense. 

Ce sont les événements en Libye en 2011, plutôt que l’invasion de l’Irak en 2003, qui a donné naissance à l’idée que les troupes russes devraient revenir sur le terrain au Moyen-Orient après des décennies d’absence.

Mais la Russie au Moyen-Orient est aujourd’hui différente de l’Union soviétique qui dépensait de l’argent sans trop penser à un retour commercial.

Poutine regarde les bénéfices.

Le refus d’Obama de s’impliquer dans la guerre civile syrienne a été l’occasion idéale pour Poutine de montrer à son rival à la Maison-Blanche qu’il avait perdu son monopole sur le recours à la force sur la scène mondiale.

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Le général Khalifa Haftar échange une poignée de main avec le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lors d’une réunion à Moscou, en Russie, le 14 août 2017 (Reuters)

Il ne faut donc pas s’étonner que les forces russes soient réapparues en Libye, théâtre de leur disparition en 2011.

« Simples citoyens »

Comme en Ukraine et en Syrie, les mercenaires russes sont des forces niables et peuvent perdre la vie en grand nombre sans grande conséquence nationale ou presque, car ils ne se trouvent, officiellement, pas là-bas.

Une porte-parole du ministère russe de la Défense a déclaré que la Russie ne pouvait légalement rien faire pour « empêcher de simples citoyens russes d’agir en tant que gardes du corps à l’étranger ».

Tout le monde, en Russie et ailleurs, sait que les forces russes qui opèrent en Libye sont des forces spéciales qui n’en ont pas le nom

En fait, comme chacun sait en Russie et ailleurs, les forces russes qui opèrent en Libye sont des forces spéciales qui n’en ont pas le nom.

Ils appartiennent au groupe Wagner dirigé par Evguéni Prigojine, ancien vendeur de hot-dogs à Léningrad, la ville natale de Poutine, devenu célèbre comme chef du président, gérant le lucratif contrat de restauration pour le Kremlin. 

La présence de Wagner, non seulement en Libye, mais dans d’autres régions de l’Afrique, a été révélée en juin par un site web géré par un autre oligarque russe, l’exilé Mikhaïl Khodorkovski. Les documents et emails partagés par le personnel de Prigojine esquissaient des plans pour remettre la Russie sur le devant de la scène dans treize États africains, de l’Afrique du Sud au Zimbabwe, en passant par la Libye.

On estime à plusieurs centaines le nombre de soldats russes se battant pour le général libyen Khalifa Haftar.

Alimenter la guerre

En octobre, 35 d’entre eux ont été tués lors d’une frappe aérienne dans la banlieue de Tripoli. Un mois plus tard, Fathi Bashagha, ministre de l’Intérieur de Tripoli, a accusé le groupe Wagner d’avoir relancé la guerre civile qui stagnait en Libye. « Les Russes sont intervenus pour verser de l’huile sur le feu et renforcer la crise plutôt que de trouver une solution », a déclaré Bashagha à Bloomberg.

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« Preuve en est le déploiement de Wagner en Libye. Ils l’avaient déjà envoyé en Syrie, en Afrique centrale et partout où va Wagner, des destructions se produisent. »

Le New York Times a signalé la présence de snipers russes sur la ligne de front à l’extérieur de Tripoli, lesquels utilisent des balles qui ne ressortent pas du corps et tuent instantanément.

On pourrait être positif quant à la présence de snipers russes à l’extérieur de Tripoli. On pourrait soutenir que Poutine ne fait en Libye que ce que d’autres États étrangers se permettent de faire.

Un terrain de jeu militaire

Si la Libye est devenue un terrain de jeu militaire international pour les forces spéciales françaises, émiraties et égyptiennes et l’aviation qui soutiennent Haftar d’un côté et les drones et les blindés turcs qui soutiennent le gouvernement à Tripoli et les milices de Misrata de l’autre, pourquoi les Russes ne devraient-ils pas être aussi de la partie ?

La présence russe en Libye n’est pas un investissement dans la paix et le compromis. C’est un investissement dans la guerre et la destruction

Cette liste n’est pas exhaustive. Un rapport récent des Nations unies a conclu que le Soudan et la Jordanie apportaient tous deux à Haftar un soutien militaire illégal.

Confirmant de précédentes informations de MEE, un groupe d’experts de l’ONU a déclaré qu’un millier de soldats environ appartenant aux Forces de soutien rapide (RSF) soudanaises dirigées par Hemetti, vice-président du Conseil de souveraineté du Soudan, étaient stationnés à al-Djoufrah, la base aérienne contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar, récemment bombardée par des drones turcs.

La Jordanie a fourni une formation et du matériel militaire. « La Jordanie, la Turquie et les Émirats arabes unis ont fourni des armes régulièrement et de façon parfois flagrante, faisant peu d’effort pour dissimuler la source », indiquait le rapport.

Une erreur coloniale

Alors pourquoi pas également les Russes ?

Si la Syrie doit être considérée comme un modèle de l’action russe, ce qui se passe en Libye est source de vives inquiétudes. Avant que les bombardements aériens russes viennent à son secours, le président syrien Bachar al-Assad était en train de perdre face aux forces rebelles et Damas aurait facilement pu tomber.

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Le poids militaire combiné de l’Iran et du Hezbollah n’était pas suffisant pour aider l’armée syrienne à arrêter l’avance territoriale d’un groupe de forces rebelles syriennes combattant aux côtés de groupes liés à al-Qaïda.

La puissance aérienne russe a fait pencher la balance de la guerre civile syrienne. Haftar est coincé à l’extérieur de Tripoli, incapable de prendre la ville. La Russie va-t-elle faire pencher la balance de la puissance militaire en Libye comme en Syrie ?

Si les mercenaires du groupe Wagner ne sont que l’avant-garde d’un engagement militaire russe, la même chose pourrait se produire en Libye au nom d’un soi-disant maréchal devant répondre d’une longue liste de crimes de guerre et qui, de toute évidence, n’est pas soutenu par la moitié de la nation.

La Libye opposerait également directement les forces turques et russes, et la relation stratégique entre Moscou et Ankara, que les Russes jugent utile pour repousser l’influence de l’Amérique dans la région, pourrait également être menacée.

Par-dessus tout, la présence russe en Libye n’est pas un investissement dans la paix et le compromis. C’est un investissement dans la guerre et la destruction. C’est une chose de lutter contre l’hégémonie et l’intervention soutenues par l’Occident au Moyen-Orient. C’en est une autre de répéter les mêmes erreurs coloniales.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.