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Où est Saoud al-Qahtani, le « Mr Hashtag » de Mohammed ben Salmane ?

L’ancien assistant du prince héritier saoudien, cerveau présumé de l’assassinat de Jamal Khashoggi, a-t-il été empoisonné par son maître ?
Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane assiste à un événement sur l’émancipation des femmes pendant le sommet du G20 à Osaka (Japon), le 29 juin (AFP)

Le mystère reste entier quant à la disparition de Saoud al-Qahtani, un proche collaborateur du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) qui serait impliqué dans le meurtre de Jamal Khashoggi à Istanbul il y onze mois.

Depuis le limogeage de Qahtani suite au meurtre du journaliste saoudien, il n’est plus apparu en public et n’a rien posté sur les réseaux sociaux, comme il avait l’habitude de le faire auparavant. 

Le 28 août, le Palestinien exilé à Oslo et critique du régime saoudien, Iyad el-Baghdadi, a tweeté qu’il avait « reçu des informations selon lesquelles Saoud al-Qahtani (SQ) aurait été empoisonné par Mohammed ben Salmane. Cette source est bien placée et s’est montrée d’une grande fiabilité depuis près d’un an. Je ne peux rien révéler d’autre à son sujet. »

Mort ou vivant ?

Il y a quelques mois, les services de renseignement norvégiens ont placé Baghdadi lui-même sous protection après avoir été avertis par la CIA que sa vie pouvait être en danger car il était susceptible d’être visé par des agents du régime saoudien.

Les dictateurs sont certes réputés pour assassiner leurs détracteurs et les dissidents, mais ils sont également réputés pour éliminer ceux qui leur sont proches

Le fil Twitter de Baghdadi sur l’empoisonnement de Qahtani n’a pas encore été officiellement corroboré par un tiers, mais ni Qahtani ni le régime saoudien n’ont publié de déclaration confirmant ou infirmant son décès.

Les dictateurs sont certes réputés pour assassiner leurs détracteurs et les dissidents, mais ils sont également réputés pour éliminer ceux qui leur sont proches, en particulier quand ils sont susceptibles de les avoir aidés à se débarrasser d’un détracteur obstiné.

Il est naturel que des régimes n’ayant de comptes à rendre à personne assassinent leurs collaborateurs qui pourraient révéler leurs agissements et leur brutalité. Ils deviennent des boucs émissaires pour éviter que des têtes plus haut-placées ne fassent l’objet d’une surveillance accrue et qu’il leur soit demandé de rendre des comptes. 

Traduction : « Cela fait plus de 24 heures que j’ai tweeté ça à propos du sort de Saoud al-Qahtani. De nombreux bons journalistes sont dessus depuis. Cela n’a pas été confirmé officiellement, mais plus important encore pour moi, cela n’a pas été réfuté. À ce stade, je choisis de poster un fil avec ce que je sais : https://twitter.com/iyad_elbaghdadi/status/1166319037942554631 … »

« Laissons les journalistes établir s’il existe la moindre preuve que Saoud al-Qahtani est toujours en vie actuellement. Mais en ce qui me concerne, je respire un peu mieux ce matin. »

Aucune preuve tangible

En l’absence de preuves tangibles démontrant que Qahtani est toujours en vie ou se cache, il nous est impossible de supposer que la déclaration de Baghdadi est une invention relevant du domaine de l’impossible.

MBS a un certain nombre de raisons de faire disparaître Qahtani de la surface de la Terre, son nom étant non seulement étroitement associé au meurtre scandaleux de Khashoggi, mais à d’autres agissements tout aussi odieux.

Qahtani a été limogé de ses multiples emplois au sein de la bureaucratie du régime et, depuis le meurtre de Khashoggi, il n’est pas apparu sur les réseaux sociaux, l’espace dans lequel il était le plus actif.  

Qahtani a été désigné dans plusieurs rapports comme l’un des cerveaux du meurtre perpétré à Istanbul, parmi lesquels l’enquête menée en juin 2019 par Agnès Callamard, la rapporteuse spéciale des Nations unies experte des droits de l’homme. Il a été l’une des premières personnes à être interdites d’entrée aux États-Unis et en Grande-Bretagne et dans d’autres pays européens. 

Saoud al-Qahtani, ancien principal collaborateur de Mohammed ben Salmane (Twitter)
Saoud al-Qahtani, ancien principal collaborateur de Mohammed ben Salmane (Twitter)

Le prince héritier belliciste est toujours déterminé à faire taire toutes les critiques, à encourager la rhétorique ultra-nationaliste et à créer des escadrons de la mort dont le rôle est devenu primordial pour répandre la peur en Arabie saoudite. Son escadron de la mort est responsable de la planification et de la réalisation de meurtres, attaques informatiques et intimidation de critiques à l’intérieur du royaume comme à l’extérieur, au nom de la protection et de la défense de la nation.  

Qahtani était l’un des agents cités dans l’affaire du meurtre de Khashoggi mais il est resté à Riyad après le scandale, toujours en contact avec MBS.

Comme Mohammed ben Salmane, Qahtani est diplômé de l’Université du Roi-Saoud, où il a étudié le droit. Après une courte carrière de professeur de droit dans un établissement d’enseignement saoudien spécialisé dans la sécurité, Qahtani a été nommé au gouvernement par Khaled al-Tuwaijri, un des principaux collaborateurs du roi Abdallah. Il a ensuite été mis à l’écart, ce qui l’a rendu amer.

Jeune, ambitieux et agressif

À l’automne 2017, le nom de Qahtani fut associé à l’incident du Ritz Carlton : l’arrestation par Mohammed ben Salmane de plusieurs princes et hommes d’affaires de premier plan dans le cadre d’une campagne visant officiellement à lutter contre la corruption. Plusieurs fils du roi Abdallah, dont Miteib, ont été humiliés et détenus pendant plusieurs mois à cette occasion. Peut-être que Qahtani se vengeait ainsi de sa propre humiliation pendant le règne du roi Abdallah.  

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Depuis 2012, Saoud al-Qahtani aurait contacté Hacking Team, un éditeur italien de logiciels espions, afin de faire appel à ses services pour le régime. Depuis qu’il est au service du prince héritier saoudien, il aurait pris contact avec la société de cyber-renseignement israélienne NSO, qui fabrique des logiciels espions.

Qahtani est devenu conseiller de la cour royale puis Mohammed ben Salmane l’a nommé conseiller en médias et superviseur général du Centre d’études et de relations avec les médias de la cour royale saoudienne. Comme Mohammed ben Salmane, Qahtani est jeune, ambitieux et agressif sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter.  

En 2017, le nom de Qahtani a également été mentionné dans le contexte de la détention du Premier ministre libanais Saad Hariri à Riyad et de sa lecture forcée d’une lettre de démission préparée dans l’espoir de déclencher une crise politique au Liban et de saper le contrôle du Hezbollah, soutenu par l’Iran, sur le pays du Cèdre. 

Mr Hashtag

La brutalité de Qahtani était symptomatique du caractère du régime dans son ensemble sous Mohammed ben Salmane. L’année dernière, les proches de la militante pour les droits des femmes Loujain al-Hathloul ont déclaré qu’il était responsable des violences sexuelles et physiques infligées à la jeune femme, en détention depuis mai 2018.

Mais l’apogée de sa criminalité n’a été pleinement exposée qu’après le meurtre de Khashoggi.

La brutalité de Qahtani était symptomatique du caractère du régime dans son ensemble depuis que Mohammed ben Salmane est devenu prince héritier

Les déclarations agressives de Qahtani sur les réseaux sociaux ont incité de nombreux dissidents et critiques du régime à l’appeler Mr Hashtag. Il a été surnommé fondateur de « l’armée des mouches électroniques », une équipe de cyber-attaquants et d’intimidateurs.

Khashoggi voulait contrer « l’armée des mouches électroniques » avec une « armée d’abeilles électroniques », dénonçant les injustices, soutenant les prisonniers d’opinion et défendant la liberté d’expression, droit qui lui avait été refusé par le prince héritier et son collaborateur.    

Qahtani a toujours affirmé qu’il voulait débarrasser le pays des traîtres et des ennemis de l’État. À une occasion, déployant un langage populiste à des fins autoritaires, il a tweeté que « la population devrait aider le gouvernement à dresser une liste noire de ces traîtres qui le critiquent et ternissent sa réputation ». Khashoggi était évidemment sur cette liste.

Traduction : « Nous devons encore demander à MBS et à son frère, le vice-ministre de la Défense (qui a conseillé à #JamalKhashoggi d’aller chercher les documents dont il avait besoin au consulat d’Istanbul) : qu’avez-vous fait de son corps ? Et désormais, il nous faudra également demander, avez-vous fait quelque chose à #Qahtani également ? Destin sordide… »

« La justice n’a pas été rendue dans l’affaire Khashoggi – et pourtant, les Saoudiens sont toujours aussi bien implantés dans l’administration Trump. »

Qahtani a promis d’éliminer ceux dont les noms figurent sur cette liste noire. Il encourageait le « citoyen informateur » et le « citoyen policier », exigeant de chaque Saoudien qu’il s’engage de différentes manières pour défendre la nation.

L’ajout de noms de détracteurs et de dissidents résidant à l’étranger à la liste noire en faisait partie. Qahtani était en train de construire une banque de données dans laquelle étaient répertoriés les noms de personnes prises au hasard et de critiques du régime, avec des plans possibles pour les éliminer. 

Au service du maître

Saoud al-Qahtani était chargé de contrôler l’image de l’Arabie saoudite désirée par son nouveau dirigeant : celle d’un pays progressiste, libéral et prospère. À cette fin, il a sollicité l’expertise de plusieurs sociétés de relations publiques occidentales. Les services de renseignement américains l’ont identifié comme le meneur de l’escadron de la mort qui a éliminé Khashoggi au consulat.  

Des exemplaires de l’ouvrage consacré au journaliste assassiné Jamal Khashoggi écrit par sa compagne Hatice Cengiz sont exposés lors d’une présentation à Istanbul le 8 février (AFP)
Des exemplaires de l’ouvrage consacré au journaliste assassiné Jamal Khashoggi écrit par sa compagne Hatice Cengiz sont exposés lors d’une présentation à Istanbul le 8 février (AFP)

La rhétorique nationaliste agressive de Qahtani était étroitement liée à la sécurité. Il a accusé les détracteurs du royaume de trahison et a employé une rhétorique ultra-nationaliste pour les intimider et les réduire au silence. Khashoggi n’était que l’un de ces détracteurs.

Néanmoins, Qahtani a toujours répété qu’il ne faisait que servir ses maîtres, le roi Salmane, Gardien des deux saintes mosquées, et Son Altesse Royale le prince héritier. Il les a également toujours remerciés pour la confiance qu’ils lui accordaient, signant ses déclarations en tant que fidèle serviteur. Il rappelait régulièrement à ses abonnés sur Twitter qu’il recevait toujours ses ordres du prince héritier. 

Un faux nationalisme

Dans le cadre de cette nouvelle forme de brutalité qui se présente comme un nationalisme sincère, l’accusation selon laquelle une personne détenue a maintenu des contacts ou une communication avec des agents ou des gouvernements étrangers est désormais courante en Arabie saoudite. Les dissidents critiquant le royaume depuis l’étranger sont accusés de trahison ou d’atteinte à la brillante nouvelle nation. 

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Parler à des médias étrangers sans autorisation est un crime susceptible de mener son auteur en prison. Qahtani et son équipe de trolls informatiques opposent toujours les khayin (traîtres) aux véritables watani (les nationalistes comme eux). Les activistes féministes détenus ont également été qualifiés de traîtres qui mettent à mal le pays. 

S’il est prouvé que Qahtani a été empoisonné, d’autres questions se poseront au sujet du rôle de Mohammed ben Salmane dans l’assassinat de Jamal Khashoggi. L’empoisonnement d’un proche collaborateur s’apparente tout simplement à la disparition du corps de Khashoggi après son assassinat.

Les intrigues de Mohammed ben Salmane sont peut-être sans fin, mais il demeure un fait important. L’homme au sommet de la hiérarchie saoudienne, qui est destiné à devenir le futur roi et qui a du sang sur les mains, reste accusé de crimes odieux et pourrait ne jamais prouver son innocence. 

- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed
Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr