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Sheikh Jarrah : les horreurs commises par Israël ne doivent pas nous faire oublier le péché originel

La lutte des habitants de Sheikh Jarrah est importante non seulement en tant que telle, mais aussi par rapport à la Nakba dont, cruelle ironie, on célèbre le 73e anniversaire aujourd’hui
Des Palestiniens manifestent en solidarité avec les habitants de Sheikh Jarrah menacés d’expulsion, le 10 mai 2021 à Bethléem (AFP)

Alors que la crise à Jérusalem s’aggrave de jour en jour, il est tentant de se concentrer sur chaque nouveau rebondissement et de perdre de vue ce qui a précédé. Cela relève d’une tactique israélienne familière lorsqu’il s’agit d’attaquer les Palestiniens : ouvrir le feu sur plusieurs fronts et créer ainsi la confusion.

Selon ce mode opératoire, le dernier scandale devient la préoccupation immédiate, tandis que le reste passe au second plan. En un rien de temps, beaucoup oublient comment les choses ont commencé ou qui sont les responsables. Cela ne doit pas se produire cette fois-ci.

L’éruption actuelle a débuté à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem-Est occupée où une bataille fait rage contre la menace d’expulsion de familles palestiniennes. Bien qu’elle soit vouée à l’échec étant donné le système juridique discriminatoire d’Israël, leur lutte est importante non seulement en tant que telle, mais aussi par rapport aux événements qui se sont déroulés à grande échelle en 1948.

Sur quelle base pourraient-ils prendre nos terres, pensions-nous naïvement, sans preuve légale de propriété ?

Le nettoyage ethnique, l’expulsion d’une population autochtone, n’a rien d’un fait nouveau dans l’histoire d’Israël. Cette pratique est au cœur du projet sioniste et sans elle, l’État d’Israël n’aurait jamais existé. Elle se poursuit encore aujourd’hui afin d’atteindre l’objectif ultime du sionisme : vider la Palestine de ses populations autochtones et coloniser le pays avec une population juive.

À cette fin, Israël a déplacé et expulsé des Palestiniens tout au long de son existence. Depuis 1948, des centaines de milliers de Palestiniens ont été chassés de leurs terres et déplacés à l’intérieur du territoire, tandis que des millions d’autres sont devenus des réfugiés. Israël a retiré les permis de résidence de plus de 14 500 Palestiniens de Jérusalem, les forçant ainsi à quitter la ville, tout en favorisant une émigration continue des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza en raison des difficultés de la vie sous l’occupation et l’oppression d’Israël.

Souvenirs douloureux

Ces pensées m’ont traversé l’esprit lorsque j’ai vu ce qui arrivait aux familles de Sheikh Jarrah. Quelle cruelle ironie de constater que ces événements coïncident avec le 73anniversaire de la Nakba, l’orgie de nettoyage ethnique qui a donné naissance à Israël en 1948.

Cela a fait ressurgir les souvenirs douloureux du départ forcé de ma propre famille, qui a dû quitter Jérusalem cette même année. Je me souviens que je me tenais devant la porte fermée de notre jardin ce matin de printemps, il y a si longtemps, sans comprendre pourquoi nous devions quitter tout ce que nous connaissions et aimions.

Comme les familles de Sheikh Jarrah, nous pensions pouvoir continuer de vivre chez nous. Lorsque les immigrés juifs ont commencé à affluer vers la ville dans les années 1930 et 1940, nous ne pensions pas que nous perdrions un jour nos maisons au profit de ces nouveaux arrivants. Sur quelle base pourraient-ils prendre nos terres, pensions-nous naïvement, sans preuve légale de propriété ?

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Les familles de Sheikh Jarrah, qui sont aujourd’hui la cible des colons juifs, n’avaient probablement pas prévu ce qui leur arrive. Sheikh Jarrah est un vieux quartier de Jérusalem qui doit son nom à un médecin du XIIe siècle dont le tombeau se trouve à cet endroit. Une mosquée abritant le tombeau de Sheikh Jarrah a été construite en 1895 et a accueilli de nombreux visiteurs cherchant à améliorer leur sort. D’autres figures marquantes, dont l’un des gardiens de la mosquée al-Aqsa, ont construit des maisons à Sheikh Jarrah.

En 1956, la Jordanie, qui était l’autorité dirigeante à Jérusalem-Est, a accepté de reloger 28 familles palestiniennes chassées de leur foyer en 1948 dans de nouvelles maisons construites par l’agence des Nations unies pour les réfugiés. Ces familles se sont vu accorder la propriété de ces logements dans un délai de trois ans en échange de la renonciation à leur statut de réfugiés.

Il en est resté ainsi jusqu’en 1972, lorsque des groupes de colons juifs ont déclaré que le terrain appartenait à des juifs. Sur cette base, ils ont reçu l’aval de la justice pour faire payer un loyer aux familles palestiniennes. Plusieurs dizaines de Palestiniens ont été expulsés du quartier depuis 2002, alors que depuis début 2020, les tribunaux israéliens ont encore ordonné l’expulsion de treize Palestiniens.

Un labyrinthe juridique

J’étais à Jérusalem en 2008 et j’ai pu assister au processus d’expulsion d’une famille. Les colons commençaient par prendre possession d’une partie de la maison visée. Le premier colon que j’ai vu était un jeune homme maigre et blême ; on aurait pu avoir de la peine pour lui s’il n’avait pas été en relation directe avec l’armée israélienne à travers son talkie-walkie.

Ce colon s’était installé dans le salon de la famille et se comportait comme s’il était seul ; il a rapidement été rejoint par un autre colon qui a fait de même. Consciente de la connexion entre les colons et l’armée, la famille veillait à ne pas manifester sa colère et a dû assister dans la douleur à la prise de contrôle progressive et inexorable de sa maison.

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Plus tard, en marchant dans Sheikh Jarrah, j’ai assisté au spectacle discordant et dérangeant de colons religieux vêtus de noir qui se pavanaient dans des rues qui étaient autrefois entièrement arabes – comme si elles leur appartenaient. Leur nombre a encore augmenté depuis lors, repoussant ainsi les habitants d’origine dans des espaces de plus en plus petits, s’ils n’ont pas été contraints de partir.

Les familles actuellement menacées d’expulsion pourraient bien rejoindre ces rangs, alors que l’attente du jugement de la Cour suprême sur leur sort n’offre guère d’espoir. Au cours des années qui ont suivi notre propre fuite, Israël a développé un pseudo-système juridique sophistiqué conçu pour empêtrer ses opposants dans un labyrinthe juridique dont peu parviennent à ressortir vainqueurs.

La crise qui a débuté à Jérusalem a désormais envahi Gaza, les villes d’Israël ainsi que la Cisjordanie occupée. Le sacrilège commis à la mosquée al-Aqsa est répugnant et le nombre croissant de victimes des attaques d’Israël est horrible. Mais il ne faut pas que le nettoyage ethnique de Sheikh Jarrah passe sous les radars. C’est le péché originel d’Israël, et on ne peut le laisser passer.

- Ghada Karmi est chargée de recherche à l’Institut d’études arabes et islamiques de l’Université d’Exeter. Née à Jérusalem, elle a été forcée de quitter sa maison avec sa famille à la suite de la création d’Israël en 1948. Sa famille a déménagé en Angleterre, où elle a grandi et fait ses études. Ghada Karmi a exercé la profession de médecin pendant de nombreuses années, spécialisée dans la santé des migrants et des réfugiés. De 1999 à 2001, Ghada Karmi a été membre associée de Chatham House, où elle a dirigé un grand projet sur la réconciliation israélo-palestinienne.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Ghada Karmi
Ghada Karmi is a former research Fellow at the Institute of Arab and Islamic Studies, University of Exeter. She was born in Jerusalem and was forced to leave her home with her family as a result of Israel’s creation in 1948. The family moved to England, where she grew up and was educated. Karmi practised as a doctor for many years working as a specialist in the health of migrants and refugees. From 1999 to 2001 Karmi was an Associate Fellow of the Royal Institute of International Affairs, where she led a major project on Israel-Palestinian reconciliation.