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En effaçant les Palestiniens, les réseaux sociaux envoient un signal inquiétant pour notre avenir

Facebook, Google et Twitter ne sont pas des plateformes neutres. Ils contrôlent la place publique numérique pour aider les puissants – et peuvent effacer n’importe lequel d’entre nous du jour au lendemain
Les détracteurs palestiniens de Facebook accusent le réseau social d’être devenu « un nouveau visage de l’occupation » (AFP)

Un malaise croissant est perceptible face à l’impact néfaste que les décisions prises par les sociétés à la tête des réseaux sociaux peuvent avoir sur nos vies. Bien qu’elles jouissent d’un monopole effectif sur la place publique virtuelle, ces plateformes échappent depuis longtemps à toute surveillance sérieuse ou à toute responsabilité. 

Dans un nouveau documentaire Netflix, Derrière nos écrans de fumée, d’anciens cadres de la Silicon Valley mettent en garde contre un avenir dystopique. Google, Facebook et Twitter ont rassemblé de vastes quantités de données nous concernant afin de mieux prévoir et manipuler nos désirs. Leurs produits reforment progressivement les connexions de nos cerveaux pour nous rendre dépendants de nos écrans et plus dociles pour les publicitaires. Alors que nous sommes consignés dans de discrètes chambres d’écho idéologiques, il en résulte une polarisation et une agitation sociale et politique toujours plus grandes.

Les publics occidentaux se réveillent très tardivement face au pouvoir antidémocratique que les réseaux sociaux exercent sur eux

Comme pour souligner l’emprise de plus en plus forte que ces sociétés technologiques exercent sur nos vies, Facebook et Twitter ont décidé le mois dernier d’interférer ouvertement dans les élections présidentielles américaines les plus explosives de mémoire d’homme en censurant un article susceptible de nuire aux perspectives électorales de Joe Biden, le challenger démocrate du président sortant Donald Trump. 

Étant donné que près de la moitié des Américains s’informent principalement via Facebook, les ramifications d’une telle décision sur notre vie politique n’étaient pas difficiles à interpréter. En écartant tout débat sur de prétendues pratiques de corruption et de trafic d’influence menées par le fils de Joe Biden, Hunter, au nom de son père, ces réseaux sociaux ont joué un rôle d’arbitre autoritaire décidant de ce que nous sommes autorisés à dire et à savoir. 

Le « gardien d’un monopole »

Les publics occidentaux se réveillent très tardivement face au pouvoir antidémocratique que les réseaux sociaux exercent sur eux. Mais si nous voulons comprendre où cela nous mène en fin de compte, il n’y a pas de meilleure étude de cas que les traitements très différentes réservés aux Israéliens et aux Palestiniens par les géants des technologies. 

Le traitement dont les Palestiniens font l’objet en ligne sert d’avertissement, car il serait en effet insensé de considérer ces entreprises mondiales comme des plateformes politiquement neutres et leurs décisions comme purement commerciales. Ce serait interpréter leur rôle doublement de travers.

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Dans les faits, les sociétés à la tête des réseaux sociaux sont aujourd’hui des réseaux de communication monopolistiques, à l’instar des réseaux d’électricité et d’eau ou du réseau téléphonique il y a un quart de siècle. Leurs décisions ne sont donc plus des affaires privées, mais ont d’énormes conséquences sociales, économiques et politiques. C’est en partie la raison pour laquelle le département de la Justice des États-Unis a engagé dernièrement une action en justice contre Google, l’accusant d’être le « gardien d’un monopole sur internet ». 

Google, Facebook et Twitter n’ont pas plus le droit de décider arbitrairement des personnes et des contenus qu’ils hébergent sur leurs sites que les entreprises de télécommunications avaient autrefois le droit de décider si un client devait être autorisé à disposer d’une ligne téléphonique.

Néanmoins, contrairement aux compagnies de téléphone, les sociétés à la tête des réseaux sociaux contrôlent non seulement les moyens de communication, mais aussi leur contenu. Comme le montre l’exemple de l’article sur Hunter Biden, elles peuvent décider si leurs clients peuvent participer à des débats publics essentiels sur ceux qui les dirigent.

En agissant ainsi vis-à-vis de Hunter Biden, c’est comme si une compagnie de téléphone d’autrefois écoutait non seulement les conversations, mais pouvait également couper la ligne si elle n’aimait pas la politique d’un client en particulier. 

En réalité, c’est même pire. Les réseaux sociaux informent désormais une grande partie de la population. Leur censure d’un article s’apparente davantage à l’action d’une compagnie d’électricité qui couperait le courant chez tout le monde pendant une émission de télévision pour s’assurer que personne ne la voit.

Une censure furtive

Les géants des technologies sont les entreprises les plus riches et les plus puissantes de l’histoire de l’humanité, leur richesse se mesurant en centaines – voire désormais en milliers – de milliards de dollars. Mais l’argument selon lequel ils sont apolitiques et ont pour seul but de maximiser les profits n’a jamais tenu debout. 

Ils ont toutes les raisons de faire la promotion de responsables politiques qui se rangent de leur côté en s’engageant à ne pas casser leur monopole ni à réglementer leurs activités, ou, mieux encore, en promettant d’affaiblir les leviers qui pourraient les empêcher de devenir encore plus riches et puissants. 

Les algorithmes des réseaux sociaux aident à prendre des décisions sur la suppression de contenus (AFP)
Les algorithmes des réseaux sociaux aident à prendre des décisions sur la suppression de contenus (AFP)

À l’inverse, les géants des technologies ont également tout intérêt à utiliser l’espace numérique pour pénaliser et marginaliser les activistes politiques qui réclament une réglementation accrue de leurs activités ou du marché en général. 

Hormis la suppression non dissimulée de l’article sur Hunter Biden, qui a suscité la colère de l’administration Trump, les sociétés à la tête des réseaux sociaux censurent plus souvent de manière furtive. Ce pouvoir est exercé par le biais d’algorithmes, ces codes secrets qui décident si quelque chose ou quelqu’un apparaît dans un résultat de recherche ou un flux sur les réseaux sociaux. S’ils le souhaitent, ces titans technologiques peuvent effacer n’importe lequel d’entre nous du jour au lendemain. 

Ce n’est pas seulement de la paranoïa politique. L’impact disproportionné des changements d’algorithme sur les sites web « de gauche » – les plus critiques envers le système néolibéral qui a enrichi les sociétés à la tête des réseaux sociaux – a été récemment souligné par le Wall Street Journal

Les mauvais types de discours

Les responsables politiques comprennent de plus en plus le pouvoir des réseaux sociaux, raison pour laquelle ils veulent l’exploiter au mieux à leurs propres fins. Depuis le choc de la victoire électorale de Trump fin 2016, les dirigeants de Facebook, Google et Twitter ont régulièrement été traînés devant des comités législatifs de surveillance aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Le sort des Palestiniens en ligne laisse présager un avenir où ceux qui sont déjà puissants exerceront un contrôle toujours plus grand sur ce que nous devons savoir et ce que nous sommes autorisés à penser

Ces réseaux sociaux se voient rituellement reprocher par les responsables politiques d’être à l’origine d’une crise des « fake news » – une crise en réalité largement antérieure aux réseaux sociaux, comme en témoignent trop clairement les duperies des responsables américains et britanniques qui ont relié Saddam Hussein au 11 septembre et affirmé que l’Irak possédait des « armes de destruction massive ». 

Les responsables politiques ont également commencé à accuser les sociétés d’internet d’« ingérence étrangère » dans les élections en Occident – des reproches généralement adressés à la Russie – malgré le manque de preuves sérieuses corroborant la plupart de leurs allégations

Des pressions politiques sont exercées non pas pour rendre les entreprises plus transparentes et plus responsables, mais pour les inciter à appliquer encore plus assidûment des restrictions contre les mauvais types de discours – qu’il s’agisse de racistes violents à droite ou de détracteurs du capitalisme et de la politique de gouvernements occidentaux à gauche.

C’est pourquoi l’image originale des réseaux sociaux en tant que lieux neutres de partage d’informations, en tant qu’outils permettant d’élargir le débat public et d’accroître l’engagement civique, ou encore de mettre en place un discours horizontal entre les riches et les puissants d’un côté et les faibles et les marginaux de l’autre, devient de plus en plus creuse.

Des droits numériques distincts

C’est en Israël que les liens entre le secteur des technologies et les responsables étatiques sont les plus évidents. Cela a donné lieu à un décalage important dans le traitement réservé aux droits numériques des Israéliens et des Palestiniens. Le sort des Palestiniens en ligne laisse présager un avenir où ceux qui sont déjà puissants exerceront un contrôle toujours plus grand sur ce que nous devons savoir et ce que nous sommes autorisés à penser, sur ceux qui peuvent rester visibles et ceux qui doivent être effacés de la vie publique.

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Israël était en bonne position dans l’exploitation des réseaux sociaux avant que la plupart des autres États n’aient reconnu leur importance en matière de manipulation des attitudes et des perceptions populaires. Pendant des décennies, Israël a sous-traité en partie un programme officiel de hasbara – ou propagande d’État – à ses propres citoyens et à ses partisans à l’étranger. Avec l’apparition des nouvelles plateformes numériques, ces partisans n’étaient que trop désireux d’étendre leur rôle.

Israël avait un autre avantage. Après l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem et de Gaza en 1967, il a commencé à élaborer un discours sur la victimisation de l’État en redéfinissant l’antisémitisme pour laisser entendre que désormais, ce mal rongeait en particulier la gauche, et non la droite. Ce « nouvel antisémitisme » ne visait pas les juifs mais se rapportait plutôt aux critiques envers Israël et au soutien en faveur des droits des Palestiniens. 

Ce récit très douteux s’est avéré facile à condenser dans des petites phrases adaptées aux réseaux sociaux. 

Israël qualifie encore couramment de « terrorisme » toute résistance palestinienne à son occupation belliqueuse ou à ses colonies illégales, tout en décrivant les marques de soutien provenant d’autres Palestiniens comme de l’« incitation à la haine ». La solidarité internationale avec les Palestiniens est qualifiée de « délégitimation » et assimilée à de l’antisémitisme

« Inonder internet »

En 2008, on apprenait déjà qu’un lobby médiatique pro-israélien, Camera, orchestrait des efforts secrets menés pas des loyalistes d’Israël pour infiltrer l’encyclopédie en ligne Wikipédia afin de réviser des entrées et de « réécrire l’histoire » sous un angle favorable à Israël. Peu de temps après, l’homme politique Naftali Bennett a aidé à organiser des cours de « révision sioniste » de Wikipédia. 

En 2011, l’armée israélienne a déclaré que les réseaux sociaux constituaient un nouveau « champ de bataille » et a chargé des « cyberguerriers » de livrer bataille en ligne. En 2015, le ministère israélien des Affaires étrangères a mis en place un centre de commandement supplémentaire pour recruter de jeunes anciens soldats et experts en technologie au sein de l’unité 8200, l’unité de cyberrenseignement de l’armée, afin de mener la bataille en ligne. Nombre d’entre eux ont ensuite créé des entreprises de haute technologie dont les logiciels d’espionnage sont devenus partie intégrante du fonctionnement des réseaux sociaux.

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou participe à une conférence consacrée à la cyberindustrie, en 2019 à Tel Aviv (AFP)
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou participe à une conférence consacrée à la cyberindustrie, en 2019 à Tel Aviv (AFP)

Act.IL, une application lancée en 2017, a permis de mobiliser les partisans d’Israël pour « essaimer » les sites hébergeant soit des critiques à l’encontre d’Israël, soit des marques de soutien envers les Palestiniens. Soutenue par le ministère israélien des Affaires stratégiques, cette initiative était dirigée par des vétérans des services de renseignement israéliens. 

Selon le Forward, un hebdomadaire juif américain, les services de renseignement israéliens sont en liaison étroite avec Act.IL et demandent de l’aide pour obtenir des réseaux sociaux le retrait de certains contenus, notamment de vidéos. « Son travail offre jusqu’à présent un aperçu saisissant de la façon dont elle pourrait façonner les conversations en ligne au sujet d’Israël sans jamais montrer sa main », a observé le Forward peu de temps après le déploiement de l’application.

Sima Vaknin-Gil, une ancienne censeuse de l’armée israélienne qui était alors affectée au ministère israélien des Affaires stratégiques, a déclaré que l’objectif était de « créer une communauté de combattants » dont la mission consistait à « inonder internet » de propagande israélienne. 

Des alliés volontaires

Avec des avantages mesurés en effectifs et en zèle idéologique, en expérience technologique et de propagande et en influence dans les hautes sphères à Washington et dans la Silicon Valley, Israël a rapidement pu transformer les réseaux sociaux en alliés volontaires dans sa lutte pour marginaliser les Palestiniens en ligne.  

En 2016, le ministère israélien de la Justice se vantait que Facebook, Google et YouTube « se conform[aient] à 95 % des demandes israéliennes de suppression de contenus », ces derniers provenant presque tous de Palestiniens. Les sociétés à la tête des réseaux sociaux n’ont pas confirmé ce chiffre.

L’Anti-Defamation League, un lobby pro-israélien habitué à salir les organisations palestiniennes et les groupes juifs critiques envers Israël, a créé un « centre de commandement » dans la Silicon Valley en 2017 pour surveiller ce qu’elle a qualifié de « discours de haine en ligne ». La même année, le lobby est devenu un « Trusted Flagger » pour YouTube, ce qui signifie que ses signalements portant sur des contenus à retirer sont devenus prioritaires. 

Les entreprises technologiques sont désormais les arbitres non déclarés de notre liberté d’expression, motivés par le profit. Elles ne s’engagent pas en faveur d’un débat public ouvert et animé

Lors d’une conférence organisée à Ramallah en 2018 par 7amleh, un groupe palestinien de défense des droits en ligne, les représentants locaux de Google et de Facebook n’ont guère dissimulé leurs priorités. Il était important pour eux d’éviter de contrarier les gouvernements ayant le pouvoir de limiter leurs activités commerciales – même si ces gouvernements se livraient à des violations systématiques du droit international et des droits de l’homme. Dans cette bataille, l’Autorité palestinienne n’a aucun poids. Israël a la mainmise sur les infrastructures de communication et internet des Palestiniens. Il contrôle l’économie et les principales ressources palestiniennes.

Depuis 2016, le ministère israélien de la Justice aurait supprimé des dizaines de milliers de publications de Palestiniens. Par le biais d’un processus complètement opaque, Israël détecte les contenus qu’il juge « extrémistes » avec ses propres algorithmes et demande ensuite leur suppression. Des centaines de Palestiniens ont été arrêtés par Israël après des publications sur les réseaux sociaux, ce qui a eu pour effet de refroidir l’activité en ligne. 

À la fin de l’année dernière, Human Rights Watch a averti qu’Israël et Facebook brouillaient souvent la distinction entre critique légitime d’Israël et incitation à la haine. À l’inverse, alors qu’Israël vire de plus en plus à droite, le gouvernement Netanyahou et les réseaux sociaux n’ont pas endigué la vague de messages en hébreu incitant à la haine et à la violence contre les Palestiniens. Comme le relève 7amleh, des contenus racistes ou incitant à la violence contre les Palestiniens sont publiés à peu près toutes les minutes par des Israéliens. 

Des comptes d’agences de presse fermés

En plus de supprimer des dizaines de milliers de publications de Palestiniens, Israël persuade Facebook de retirer les comptes d’agences de presse et de journalistes palestiniens de premier plan. 

En 2018, l’opinion publique palestinienne s’était tellement indignée qu’une campagne de protestations en ligne et d’appels au boycott de Facebook avait été lancée sous le hashtag #FBcensorsPalestine. À Gaza, les manifestants ont accusé la société d’être « un nouveau visage de l’occupation ». 

L’activisme en solidarité avec les Palestiniens a été visé de la même manière aux États-Unis et en Europe. Les publicités pour des films ainsi que les films eux-mêmes ont été retirés et des sites web ont été supprimés. 

Des contenus racistes ou incitant à la violence contre les Palestiniens sont publiés à peu près toutes les minutes par des Israéliens

En septembre, Zoom, un site de vidéoconférence qui a connu un boom durant la pandémie de COVID-19, s’est joint à YouTube et Facebook pour censurer un webinaire organisé par l’université d’État de San Francisco en raison de la participation de Leïla Khaled, une icône du mouvement de résistance palestinien aujourd’hui âgée de 76 ans.

Fin octobre, Zoom a bloqué une deuxième apparition planifiée de Khaled – cette fois-ci dans un webinaire de l’université d’Hawaï consacré à la censure – ainsi qu’une série d’autres événements organisés à travers les États-Unis pour protester contre sa déprogrammation par le site. Dans une déclaration publiée au sujet de la journée d’action, les campus « se joign[aient] à la campagne pour résister à l’étouffement des discours palestiniens et des voix palestiniennes au niveau des entreprises et des universités ».

Cette décision qui constitue une attaque flagrante contre la liberté académique aurait été prise à la suite de fortes pressions exercées sur les réseaux sociaux par le gouvernement israélien et des groupes de pression anti-palestiniens, qui ont jugé le webinaire « antisémite ».

Des villages rayés de la carte

La structure et l’ancrage de la discrimination exercée par les géants des technologies à l’encontre des Palestiniens ont été soulignés par la lutte menée depuis de nombreuses années par des activistes pour inclure les villages palestiniens sur les cartes en ligne et les GPS, mais aussi pour accorder aux territoires palestiniens le nom de « Palestine », conformément à la reconnaissance de la Palestine par les Nations unies. 

Cette campagne piétine fortement, même si plus d’un million de personnes ont signé une pétition de protestation. Google comme Apple résistent énergiquement à ces appels ; des centaines de villages palestiniens ne figurent pas sur leurs cartes de la Cisjordanie occupée, tandis que les colonies illégales d’Israël sont identifiées en détail et se voient accorder le même statut que les communautés palestiniennes qui s’y trouvent. 

Maisons en construction dans la colonie de Nokdim, en Cisjordanie occupée, le 13 octobre (AFP)
Maisons en construction dans la colonie de Nokdim, en Cisjordanie occupée, le 13 octobre (AFP)

Les territoires palestiniens occupés sont subordonnés au nom d’« Israël », tandis que Jérusalem est présentée comme la capitale unifiée et incontestée d’Israël, comme le prétend Israël – ce qui rend invisible l’occupation de la partie palestinienne de la ville. 

Ces décisions sont loin d’être neutres sur le plan politique. Les gouvernements israéliens poursuivent depuis longtemps une idéologie du Grand Israël qui exige de chasser les Palestiniens de leurs terres. Cette année, ce programme de dépossession a été formalisé par des plans soutenus par l’administration Trump visant à annexer des pans entiers de la Cisjordanie. 

Dans les faits, Google et Apple sont de connivence avec cette politique en contribuant à effacer la présence visible des Palestiniens dans leur patrie. Comme l’ont récemment fait remarquer George Zeidan et Haya Haddad, deux universitaires palestiniens, « lorsque Google et Apple effacent les villages palestiniens de leur système de navigation tout en identifiant fièrement les colonies, ils se rendent complices du discours nationaliste israélien ». 

Des liens sortis de l’ombre

Les relations toujours plus étroites entre Israël et les sociétés à la tête des réseaux sociaux se jouent en grande partie en coulisses. Mais ces liens sont sortis de l’ombre de manière décisive en mai dernier lorsque Facebook a annoncé que son nouveau conseil de surveillance inclurait Emi Palmor, l’une des architectes de la politique de répression en ligne menée par Israël contre les Palestiniens. 

Ce conseil de surveillance rendra des décisions qui feront jurisprudence et contribueront à façonner les politiques de Facebook et d’Instagram en matière de censure et de liberté d’expression. Mais en tant qu’ancienne directrice générale du ministère de la Justice, Emi Palmor n’a montré aucun engagement en faveur de la liberté d’expression en ligne.

Les Palestiniens ne savent que trop bien combien il est facile pour l’industrie des technologies d’atténuer et de faire disparaître les voix des faibles et des opprimés tout en amplifiant celles des puissants

Bien au contraire : elle a travaillé main dans la main avec les géants des technologies pour censurer les publications de Palestiniens et fermer les sites d’information palestiniens. Elle a supervisé la transformation de son département en ce que l’organisation de défense des droits de l’homme Adalah a comparé au « ministère de la Vérité » orwellien. 

Les entreprises technologiques sont désormais les arbitres non déclarés de notre liberté d’expression, motivés par le profit. Elles ne s’engagent pas en faveur d’un débat public ouvert et animé, d’une transparence en ligne ou d’une participation civique accrue. Leur seul engagement consiste à maintenir un environnement commercial leur permettant d’éviter que des réglementations des grands gouvernements ne portent atteinte à leur droit de gagner de l’argent.

La nomination de Palmor illustre parfaitement la relation entachée de corruption entre le gouvernement et les réseaux sociaux. Les Palestiniens ne savent que trop bien combien il est facile pour l’industrie des technologies d’atténuer et de faire disparaître les voix des faibles et des opprimés tout en amplifiant celles des puissants. 

Beaucoup d’entre nous pourraient bientôt connaître le même sort que les Palestiniens en ligne.

- Jonathan Cook est un journaliste anglais basé à Nazareth depuis 2001. Il a écrit trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et remporté le prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. Vous pouvez consulter son site web et son blog à l’adresse suivante : www.jonathan-cook.net.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Jonathan Cook
Jonathan Cook, a British journalist based in Nazareth since 2001, is the the author of three books on the Israeli-Palestinian conflict. He is a past winner of the Martha Gellhorn Special Prize for Journalism. His website and blog can be found at: www.jonathan-cook.net