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Les mythes tenaces qui continuent de dicter la politique étrangère occidentale

La stratégie d’« apaisement » employée par les Britanniques face à Hitler et le tour de force américain face à l’URSS lors de la crise des missiles de Cuba sont des mythes qui relèvent d’une simplification historique. À l’époque, comme aujourd’hui, les concessions et les négociations sont essentielles
Des manifestants protestent à l’heure de pointe contre une possible guerre avec l’Iran depuis une passerelle surplombant Lakeshore Drive à Chicago (Illinois, États-Unis), le 9 janvier 2020 (AFP)
Des manifestants protestent à l’heure de pointe contre une possible guerre avec l’Iran depuis une passerelle surplombant Lakeshore Drive à Chicago (Illinois, États-Unis), le 9 janvier 2020 (AFP)

L’élaboration des politiques étrangères occidentales au XXIe siècle est encore largement influencée par les leçons tirées de deux événements cruciaux survenus au siècle précédent : la conférence de Munich avec Hitler en septembre 1938 et la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, lorsque les États-Unis et l’Union soviétique ont frôlé une guerre nucléaire.

D’une génération à l’autre, les historiens se penchent sur ces deux épisodes de l’histoire. Mais en dépit de leur érudition, ces deux événements ont accouché de leur propre mythologie, éloignée des faits qui se sont déroulés à l’époque. 

Les Premiers ministres Lord Neville Chamberlain (Royaume-Uni), Edouard Daladier (France), le chancelier allemand Adolf Hitler, Benito Mussolini (Italie) et le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Gian Galeazzo Ciano, réunis le 29 septembre 1938 à Munich pour signer le traité de Munich (AFP)
Les Premiers ministres Lord Neville Chamberlain (Royaume-Uni), Edouard Daladier (France), le chancelier allemand Adolf Hitler, Benito Mussolini (Italie) et le ministre italien des Affaires étrangères, le comte Gian Galeazzo Ciano, réunis le 29 septembre 1938 à Munich pour signer le traité de Munich (AFP)

Au cours de cette conférence, le Royaume-Uni et la France ont accepté l’annexion par l’Allemagne nazie des Sudètes, une région de l’ouest de la Tchécoslovaquie habitée par une ancienne minorité allemande.

La conférence de Munich a obsédé des générations de responsables politiques, de diplomates et de stratèges occidentaux, en premier lieu britanniques ou américains – mais pas seulement.

Elle a souvent été solennellement présentée comme une mise en garde de premier ordre contre toute forme de concession envers des ennemis irrémédiablement diaboliques.

Londres et Paris affirmaient avoir ainsi évité une guerre. Mais même en 1938, la conférence a suscité une énorme controverse. Winston Churchill, alors député d’arrière-ban, a prononcé un discours puissant dans lequel il a qualifié la conférence de « défaite totale et absolue ».

Condamnés à une disgrâce éternelle

Munich n’a pas empêché Adolf Hitler d’envahir la Pologne en septembre 1939, ce qui a déclenché le début de la Seconde Guerre mondiale et donné à la conférence de Munich une connotation tout à fait différente et bien plus sinistre.

Les Premiers ministres britannique et français de l’époque, Neville Chamberlain et Édouard Daladier, ont tous deux été condamnés à une disgrâce éternelle pour leur acte de faiblesse envers Hitler.

Devenu synonyme de cette conférence, le terme d’« apaisement » s’est rapidement transformé en un symbole de l’inutilité de discuter avec des États totalitaires ou autocratiques.

Les relations tendues que l’Occident entretient aujourd’hui avec la Russie, la Chine et l’Iran sont, dans une large mesure, encore marquées par l’héritage de Munich

Les relations tendues que l’Occident entretient aujourd’hui avec la Russie, la Chine et l’Iran sont, dans une large mesure, encore marquées par l’héritage de Munich.

Mais lorsque l’on revient en septembre 1938, la perspective n’est pas la même. La stratégie d’apaisement a été déployée face à Hitler non pas parce que les démocraties européennes étaient faibles ou lâches, mais parce que le Royaume-Uni, en particulier, n’était pas encore prêt pour la guerre.

Munich a accordé aux Britanniques une année supplémentaire pour mieux se préparer à un conflit armé qui semblait de plus en plus inévitable. 

La valeur de cette année supplémentaire s’est matérialisée en 1940, lorsque la RAF a vaincu la Luftwaffe au cours de la bataille d’Angleterre, ce qui a privé les Allemands d’une supériorité aérienne au-dessus de la Manche et empêché une invasion nazie.

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Ce fut l’un des tournants de la guerre, selon Andreas Hillgruber, le principal historien allemand spécialiste de cette période. Ses conséquences ont été rapidement comprises par Hitler et ouvert la voie à sa décision la plus fatidique : l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941.

Janan Ganesh, chroniqueur politique pour le Financial Times, a récemment remis en lumière cet aspect crucial, enfoui depuis des décennies par la version officielle. Il a exprimé l’espoir que le véritable enseignement de Munich soit enfin compris par les dirigeants occidentaux actuels. Pourtant, chaque fois qu’une crise internationale survient, Munich ressurgit pour illustrer la folie que représente tout compromis et le bien-fondé d’une approche ferme. 

Tous ceux qui ont émis des doutes sur le bien-fondé des guerres en Irak et en Libye en 2003 et 2011, ou qui ont contesté les manœuvres en Syrie en 2013, ont été dépeints comme de dangereux adeptes de l’apaisement, en référence à Munich. 

Les décideurs politiques républicains aux États-Unis et les responsables politiques israéliens de centre-droit ont fait de même avec le plan d’action conjoint, l’accord sur le nucléaire signé avec l’Iran en 2015.

Sept ans plus tard, ils semblent toujours catégoriquement opposés à tout accord avec l’Iran : invoquant le précédent créé en 1938, ils soulignent l’incapacité supposée du plan d’action conjoint à freiner le programme nucléaire iranien.

« Pas de compromis avec le diable »

Hélas, ils omettent d’expliquer qu’ils sont les seuls responsables d’une telle issue. L’ancien président américain Donald Trump a fait voler en éclats le caractère sacré du processus décisionnel américain en reconnaissant avoir été induit en erreur par l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou sur la question iranienne.

En 1962, la détermination inébranlable du président John F. Kennedy et le blocus naval, ainsi que la supériorité militaire américaine, ont contraint le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev à capituler et à interrompre le déploiement de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

La stratégie appliquée face à Khrouchtchev il y a six décennies est considérée aujourd’hui comme applicable devant le président russe Vladimir Poutine

Cette issue est devenue un symbole durable du triomphe américain et de la défaite soviétique, un événement marquant qui a dicté l’élaboration des politiques étrangères et sécuritaires des États-Unis pendant les décennies qui ont suivi.

Pour reprendre les termes d’un des plus éminents spécialistes américains en politique étrangère, le regretté Leslie Gelb, président émérite du Council on Foreign Relations, qui fut le premier à déboulonner ouvertement ce mythe il y a dix ans, la crise des missiles de Cuba a « déifié la puissance militaire et la force de la volonté tout en dénigrant les concessions accessibles par la diplomatie. Elle a établi la fermeté et la confrontation périlleuse avec les méchants en tant que normes. » 

Cette leçon a été récitée par la quasi-totalité des décideurs politiques, membres du Congrès, diplomates, chefs militaires, commentateurs, think tanks et universitaires américains – en d’autres termes, l’establishment de la politique étrangère et sécuritaire des États-Unis.

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Cette crise a donné naissance à un slogan : « Pas de compromis avec le diable. » La stratégie appliquée face à Khrouchtchev il y a six décennies est considérée aujourd’hui comme applicable devant le président russe Vladimir Poutine.

Parmi les autres corollaires majeurs de la crise des missiles de Cuba, on retient que « les concessions sont un signe de faiblesse » et que « toute négociation doit se faire en position de force ». 

Pour mémoire, le récit de la crise des missiles de Cuba raconté depuis 1962 relève du mythe, car elle ne s’est pas terminée par la capitulation inconditionnelle de Moscou devant les exigences américaines, mais par des concessions mutuelles. 

Les Soviétiques ont retiré leurs missiles de Cuba en échange de l’engagement formel des États-Unis à ne pas envahir l’île (ce qu’ils avaient tenté de faire l’année précédente à la baie des Cochons) et à retirer leurs missiles nucléaires de portée intermédiaire Jupiter de Turquie, pays limitrophe de l’Union soviétique à l’époque. En réalité, les Soviétiques ont obtenu deux concessions en échange d’une seule.

La recherche obsessionnelle d’une position de force

Depuis 1962, l’élaboration des politiques étrangères américaines repose donc dans une large mesure sur ces mythes. Comme l’a écrit Leslie Gelb, « depuis trop longtemps, les débats sur la politique étrangère des États-Unis portent aux nues les menaces et la confrontation tout en laissant peu de place à des compromis réalistes ». 

L’histoire montre que le compromis n’est pas toujours une mauvaise option et peut être une solution, comme on l’a vu avec la crise des missiles cubains. Cette importante leçon devrait ainsi être mieux apprise.

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Et pourtant, même les présidents américains relativement moins bellicistes, comme Joe Biden, ont du mal à adhérer à de tels points de vue, comme le montre son refus de revenir sur la décision de Trump et de réintégrer le plan d’action conjoint sans condition. Les négociations en cours à Vienne déraillent à cause de cette recherche obsessionnelle d’une position de force.

On peut ainsi reprendre la conclusion avisée de Janan Ganesh : « L’école de politique étrangère prônant la force à tout prix est non seulement laide, mais aussi contre-productive. » 

Du point de vue d’une nation, une posture résolue et inébranlable est importante pour produire un effet dissuasif chez les ennemis et affirmer de manière crédible ses principes et ses intérêts. Cependant, ces deux qualités deviennent des obstacles lorsqu’elles sont mises en pilote automatique. En roue libre, elles forment une stratégie dangereuse et contre-productive. 

Munich et Cuba sont en bonne compagnie aux côtés d’autres mythes, comme la célèbre théorie des dominos qui a entraîné les États-Unis dans une guerre vaine de dix ans au Vietnam. 

L’Occident dépeint les considérations géopolitiques en question comme une lutte apocalyptique mondiale opposant les gentilles démocraties aux méchantes autocraties, une vision qui frise l’absurdité

Ces mythes font partie d’une dissonance cognitive troublante qui hante depuis trop longtemps la politique étrangère et sécuritaire des États-Unis.

Un essai paru récemment dans le magazine The National Interest évoque ainsi « la création de “métarécits”, de cadres de pensée et d’analyse globaux intégrant un large éventail de questions très différentes [et] centrés sur un prétendu ennemi monolithique, universel et extrêmement puissant, qu’il est nécessaire d’affronter partout ».

L’exagération hyperbolique de la menace et l’alarmisme systémique auprès de l’opinion publique sont également des éléments essentiels de ces métarécits.

Actuellement, des métarécits manichéens parfaitement huilés visent la montée en puissance de la Chine et, dans un élan de nostalgie, le « revanchisme » de la Russie.

Les deux pays sont assurément des sources de problèmes, mais sans surprise et de manière inutile, l’Occident dépeint les considérations géopolitiques en question comme une lutte apocalyptique mondiale opposant les gentilles démocraties aux méchantes autocraties, une vision qui frise l’absurdité.

Il est dans la nature humaine de mal interpréter l’histoire et de créer des mythes. Mais lorsque la création de mythes devient systémique – comme le prouve aujourd’hui la relation houleuse de l’Occident avec la Russie et la Chine – cela peut prendre une tournure dangereuse. Mais aussi fatidique.

- Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations Unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.