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Traitre ou futur président palestinien ? Dahlan au cœur des spéculations sur l’accord de normalisation émirati

Alors que des élections ont été annoncées dans les territoires palestiniens, les perspectives de retour de l’ancien dirigeant du Fatah en exil pourraient être compromises par les soupçons qui pèsent sur son rôle dans l’accord conclu entre les EAU et Israël
Condamné pour corruption et soupçonné d’être impliqué dans la mort de Yasser Arafat, Mohammed Dahlan est depuis longtemps une figure controversée de la politique palestinienne (AFP)
Par
GAZA

Mohammed Dahlan, ancien responsable du Fatah dans la bande de Gaza assiégée, aujourd’hui en exil, s’est attiré la colère des Palestiniens ainsi que des accusations de trahison dans un contexte de spéculations sur son rôle dans l’accord de normalisation entre Israël et les Émirats arabes unis.

« Son rôle dans l’accord israélo-émirati ne le renforce pas, c’est plutôt une honte pour lui et cela a révélé son vrai visage »

– Abbas Zaki, membre du Comité central du Fatah

Conseiller auprès du prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed, Dahlan vit aux Émirats arabes unis depuis qu’il a été chassé de la Cisjordanie occupée en 2011 après une âpre dispute avec le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas et son parti, le Fatah.

Ses liens étroits avec les dirigeants émiratis ont invité les membres de son ancien parti à penser qu’il pourrait avoir fait partie des principaux architectes de l’accord et ont incité de nombreux Palestiniens à se demander ce qu’il avait à y gagner.

Ces soupçons ont été renforcés par des rumeurs de clauses secrètes et des allusions dans les médias israéliens quant à la perspective d’un retour de Dahlan dans la vie politique palestinienne.

Des accusations de trahison

La semaine dernière, le journal israélien Israel Hayom a suscité une controverse en publiant une interview de l’ambassadeur américain en Israël David Friedman laissant entendre que Washington envisageait de soutenir Dahlan en tant que prochain président de l’AP.

Le journal est ensuite revenu sur cette citation, invoquant une erreur de retranscription des propos de l’émissaire américain – mais l’incident a suscité des interrogations, surtout dans la mesure où la première déclaration officielle de Dahlan à la suite de l’accord israélo-émirati a été soigneusement élaborée de manière à éviter toute condamnation explicite.

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Dans le même temps, le mouvement de Dahlan a déclaré que les forces de sécurité de l’AP avaient arrêté une petite dizaine de ses partisans en Cisjordanie à la suite de l’accord.

D’abord chef du Service de sécurité préventive à Gaza lors de la création de l’Autorité palestinienne en 1994, Dahlan a ensuite été expulsé par le Comité central du Fatah en 2011 en raison d’allégations d’implication dans l’assassinat de l’ancien président palestinien Yasser Arafat.

Dahlan a ensuite été jugé par contumace par un tribunal palestinien en 2016 et condamné à trois ans de prison et à une amende de 16 millions de dollars pour corruption à grande échelle à Gaza – des allégations que ses partisans ont dénoncées comme étant des « accusations malveillantes » découlant d’une dispute personnelle avec son ancien allié Mahmoud Abbas.

Les cercles palestiniens officiels proches d’Abbas pensent que Dahlan est « essentiellement responsable » de « l’élaboration » de l’accord entre les Émirats arabes unis et Israël et que l’homme agit par « intérêt personnel ».

Nabil Shaath, conseiller spécial d’Abbas, affirme à Middle East Eye qu’il ne fait selon lui aucun doute que Dahlan a joué un rôle majeur dans la rédaction et la mise en œuvre de l’accord, l’accusant de chercher à renforcer ses relations avec les dirigeants émiratis, à préserver les « privilèges » dont il jouit en tant que conseiller de Mohammed ben Zayed et à obtenir le soutien des États-Unis et d’Israël pour son retour à la vie politique palestinienne.

« Si Dahlan revient, il comparaîtra devant les tribunaux palestiniens pour corruption et atteinte aux intérêts nationaux palestiniens, et non pour se présenter aux élections »

- Nabil Shaath, conseiller spécial d’Abbas

Néanmoins, pour Shaath, Dahlan n’a aucune chance réelle en Palestine après avoir « trahi » sa cause et agi contre les intérêts de son peuple par son implication « flagrante » dans la promotion de la normalisation avec Israël – une tendance qui a été dénoncée par de nombreux Palestiniens comme un feu vert effectif donné par le monde arabe à la poursuite de l’occupation, de l’annexion et des violations des droits des Palestiniens par Israël.

L’âge avancé d’Abbas (84 ans) ainsi que l’absence d’élections présidentielles depuis 2005 suscitent depuis longtemps des spéculations sur l’identité du prochain dirigeant palestinien – et l’annonce survenue jeudi dernier d’un accord entre le Fatah et le Hamas – rivaux de longue date – pour enfin organiser des élections parlementaires et présidentielles dans un délai de six mois n’a fait que soulever davantage de questions.

Au début du mois, Dahlan a écrit sur Facebook : « […] Je suis intimement convaincu que la Palestine a besoin de toute urgence de renouveler la légitimité de l’ensemble de ses dirigeants et institutions, et cela ne pourra se faire que par le biais d’élections nationales complètes et transparentes. »

Dahlan n’a pas encore réagi publiquement à l’annonce des nouvelles élections.

Les alliés d’Abbas ont néanmoins fermement écarté la possibilité d’une candidature de Dahlan.

« Si Dahlan revient, il comparaîtra devant les tribunaux palestiniens pour corruption et atteinte aux intérêts nationaux palestiniens, et non pour se présenter aux élections », tranche Nabil Shaath.

Abbas Zaki, membre du Comité central du Fatah, emploie des mots tout aussi forts.

« Dahlan est un raté et un traître, il n’a pas sa place dans la vie palestinienne », indique-t-il à MEE. « Son rôle dans l’accord israélo-émirati ne le renforce pas, c’est plutôt une honte pour lui et cela a révélé son vrai visage. »

« Sans parachute américain »

Middle East Eye a cherché à recueillir des commentaires de Dahlan par l’intermédiaire de ses avocats à Londres au sujet des spéculations sur son rôle dans l’accord émirati et sa participation éventuelle aux prochaines élections palestiniennes ; aucune réponse n’a néanmoins été reçue au moment de la publication. 

Cependant, les membres du Bloc de la réforme démocratique du Fatah de Dahlan estiment que les critiques formulées envers leur chef sont avancées par « l’équipe qui souhaite succéder à Abbas », comme le soutient Imad Mohsen, porte-parole du bloc à Gaza.

Selon Mohsen, les détracteurs de Dahlan ont peur de sa force et de sa popularité. 

« Quelle que soit l’ampleur du soutien extérieur dont il bénéficie, il ne peut pas avancer tant qu’il n’est pas accepté par la population »

– Hani al-Masri, directeur de Masarat

« Cette équipe a senti un danger sous une forme ou une autre et ils pensent que le scénario américain qu’Abbas a imposé à l’ancien président Yasser Arafat en 2003, celui qui lui a ensuite ouvert la voie vers le commandement de l’AP, pourrait se répéter », indique Mohsen à MEE. « Mais Abou Fadi [surnom de Dahlan] a déclaré explicitement : “nous reviendrons sans parachute américain ni char israélien”. »

Si Dahlan a réussi à constituer une base populaire à Gaza, c’est en partie parce qu’il vient d’une famille de réfugiés déplacée dans le camp de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza.

Selon les observateurs, il a renforcé sa position en concluant un « accord d’intérêt » avec ses anciens rivaux du Hamas en 2017, formant un comité de bienfaisance qui reçoit des fonds émiratis.

Dahlan bénéficie également du soutien de certaines autres puissances régionales, notamment les gouvernements égyptien et saoudien. Les relations de Dahlan lui ont permis de financer un certain nombre de projets de bienfaisance à Gaza, notamment des mariages de masse.

Mais les sondages d’opinion montrent toujours que Dahlan est loin derrière ses concurrents pour succéder à Abbas, notamment Marouane Barghouti mais aussi Ismaël Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas.

Un récent sondage mené par le Centre de recherche palestinien sur la politique et les sondages en Cisjordanie indique que Dahlan ne remporterait que 7 % des voix – 1 % en Cisjordanie, 15 % à Gaza – si les élections présidentielles se tenaient maintenant sans Abbas, qui devrait démissionner selon 62 % des personnes interrogées.

Selon ce même sondage, 55 % des personnes interrogées estiment que Dahlan est impliqué dans l’accord israélo-émirati, alors que 24 % pensent le contraire.

Mohsen a cependant mis en cause la crédibilité du sondage, affirmant que la peur du pouvoir d’Abbas avait poussé de nombreuses personnes, y compris des responsables politiques et des services de sécurité de l’Autorité palestinienne, à dissimuler leur loyauté envers Dahlan.

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Hani al-Masri, directeur général de Masarat, le Centre palestinien pour la recherche politique et les études stratégiques, met en doute les affirmations des partisans de Dahlan.

« Il y a des personnalités influentes qui ont une présence réelle sur la scène politique palestinienne et qui sont en avance sur Dahlan dans la course à la succession du président Abbas », indique-t-il à MEE.

« Quelle que soit l’ampleur du soutien extérieur dont il bénéficie, il ne peut pas avancer tant qu’il n’est pas accepté par la population. »

Et le soutien d’une proportion transversale importante de la société palestinienne demeure, selon Masri, une pierre d’achoppement pour l’homme politique en exil.

« La popularité de Dahlan est encore faible et ne lui permet pas de succéder à Abbas, ni de rivaliser avec d’autres candidats potentiels », explique-t-il, ajoutant que le semblant de soutien dont il bénéficie à Gaza est dû aux fonds qu’il est en mesure d’apporter dans le territoire assiégé, alors que le Hamas lui laisse suffisamment de place pour y être actif en raison de « son besoin d’aide compte tenu de la détérioration des conditions de vie » dans la bande côtière.

Pour Masri, les informations selon lesquelles les États-Unis prévoient d’installer Dahlan à la tête de l’AP manquent de crédibilité.

« Washington se rend compte que les paris sur sa personne ne se sont pas révélés payants par le passé », estime-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.