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Pendant la guerre, les affaires continuent via le Bosphore

L’ambassadeur d’Ukraine à Ankara a accusé la Turquie d’acheter des céréales « volées sans vergogne » à son pays et exportées depuis les ports de Crimée, annexée par Moscou en 2014
Un navire de commerce traverse le détroit du Bosphore jusqu’à la mer Noire. Au cœur d’Istanbul, des navires de commerce immatriculés en Russie vont et viennent dans les deux sens. Le commerce bat son plein. (AFP/Ozan Kose)
Un navire de commerce traverse le détroit du Bosphore jusqu’à la mer Noire. Au cœur d’Istanbul, des navires de commerce immatriculés en Russie vont et viennent dans les deux sens. Le commerce bat son plein. (AFP/Ozan Kose)
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ISTANBUL, Turquie

Parmi les hautes silhouettes qui glissent sur le Bosphore, au cœur d’Istanbul, cargos et pétroliers poursuivent leurs rotations vers les ports russes et ukrainiens. Comme si la guerre qui sévit à deux jours de navigation plus au nord n’existait pas.

Aux portes de la Mer Noire, le commerce bat son plein et passe par la Turquie.

Après le début de l’offensive russe en Ukraine et les premières sanctions, les gros bâtiments des compagnies internationales se sont progressivement retirés au profit de bateaux plus modestes, mais plus nombreux, et leur total reste stable (autour de 40 000 avant la guerre, selon les observateurs).

Et la polémique, depuis que l’ambassadeur d’Ukraine à Ankara a accusé la Turquie d’acheter des céréales « volées sans vergogne à son pays depuis les ports de Crimée, ne cesse d’enfler.

Corridors

Depuis sa terrasse en surplomb du Bosphore, voie de passage unique pour le trafic entre Mer Noire et Méditerranée, Yörük Isik les suit à la trace.

« Rien qu’en mai, on a compté au moins une dizaine de passages dont deux allers-retours de trois bâtiments battant pavillon russe... Sans oublier ceux qu’on aurait collectivement ratés », assure ce veilleur. « Deux encore ce matin ».

Tout en condamnant rapidement l’offensive russe en Ukraine, la Turquie a opté pour la neutralité entre les deux pays et ne s’est pas jointe aux sanctions occidentales contre Moscou. 

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Elle a banni le passage des bateaux militaires dès fin février sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles, appliquant ainsi la Convention de Montreux. Mais ce Traité de 1936, ne l’autorise pas à intercepter des navires de commerce ni à les fouiller, fait valoir une source diplomatique à Ankara.

 « Nous n’observons leur parcours que sur dix kilomètres, avant leur entrée et après leur sortie » se défend cette source sous couvert d’anonymat.

Un flou qui arrange bien Ankara, estime Elizabete Aunina, de l’Université d’Amsterdam. « Le libellé vague du Traité de Montreux ouvre de nombreuses interprétations : il n’envisage pas les cargos qui pourraient se livrer au pillage. La Turquie a donc intérêt à s’en tenir à l’interprétation la plus basique », juge-t-elle.

En revanche, l’Union européenne ayant décrété un embargo sur les importations russes, il est plus étonnant de voir des tankers sous pavillon grec ou maltais remonter le Bosphore, puis la Mer Noire, jusqu’aux ports russes.

Avec quelques applications de suivi en temps réel et libres d’accès, un solide réseau de correspondants – activistes russes et ukrainiens, ONG – et des images satellites, Yörük Isik « suit les bateaux de bout en bout, du chargement jusqu’à l’arrivée ».

Certains cargos chargent le blé dans les ports d’Ukraine sous blocus russe comme Odessa, Tchornomorsk ou Marioupol, affirme-t-il. Empruntent le Bosphore, direction la Syrie – où la Russie conserve une base opérationnelle – puis le Liban ou l’Égypte

L’observateur de navires du détroit du Bosphore Yoruk Isik à son domicile d’Istanbul, le 30 mai 2022. (Ozan Koze / AFP)
L’observateur de navires du détroit du Bosphore Yoruk Isik à son domicile d’Istanbul, le 30 mai 2022. (AFP/Ozan Koze)

Le « veilleur » a aussi identifié une flottille de vieux bateaux turcs, « jamais vus auparavant dans la région », qui apparaissent soudain sous pavillon de complaisance dans le port russe de Novorossiysk et qu’il soupçonne d’opérer au profit de commanditaires russes.

Il égrène quelques noms bien turcs : Kocatepe (devenu tanzanien), Barbaros (Guinée Equatoriale), Hizir (Malte), Sampiyon Trabzonspor (Cameroun)...

Ainsi, sans attendre l’instauration éventuelle de « corridors marins » que fait mine d’accepter Moscou  – son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov arrive en Turquie mercredi pour en discuter – du blé ukrainien s’écoule tranquillement sous l’autorité de Moscou. 

Privés d’assurance

« Nous avons ces informations, mais pas le droit d’arrêter ou de fouiller les bateaux de commerce, sauf s’il y a menace pour la Turquie », reprend la source diplomatique sans démentir ces accusations.

« Si la Russie exporte des produits ukrainiens, rien n’autorise la Turquie à arrêter les bateaux », confirme encore Yücel Acer, professeur de droit international à l’université d’Ankara. « À moins d’une résolution des Nations Unies », – hypothèse vaine tant que la Russie siège au Conseil de sécurité, reconnait-il.

Selon son ambassadeur, Kiev a « demandé l’aide de la Turquie », pour faire cesser les exportations frauduleuses de céréales. 

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Sans l’admettre ouvertement, la commission européenne a elle aussi relevé des trous dans le filet et s’apprête à donner un nouveau tour de vis, confie une source à Bruxelles: un nouveau train de sanctions contre Moscou va priver les opérateurs européens de leur assurance si leurs bateaux sont pris la main dans le sac.

« La plupart de ces bateaux sont couverts par des assurances européennes et britanniques: avec ce nouveau paquet, ils ne seront plus en mesure de les utiliser », explique cette source sous couvert d’anonymat qui annonce « un impact significatif » du dispositif.

Mais Ankara pourrait faire plus, insiste Elizabete Aunina : « Après l’annexion de la Crimée, la Turquie avait interdit les bateaux provenant de Crimée dans ses ports: elle pourrait très bien faire de même aujourd’hui. »

« Mais elle a choisi une interprétation basique de la Convention de Montreux pour ne pas avoir à s’impliquer dans le conflit », conlut-elle.

Par Anne CHAON.