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Libye : le Parlement appelé à ne pas financer les milices responsables de violations des droits humains

Les autorités libyennes doivent demander des comptes aux groupes armés au lieu de les légitimer, estime Amnesty International
Selon Amnesty International, les groupes armés ont « enlevé, torturé et fait disparaître de force des centaines de personnes en raison de leurs affiliations tribales ou en représailles à leurs opinions » (AFP/Abdullah Doma)
Selon Amnesty International, les groupes armés ont « enlevé, torturé et fait disparaître de force des centaines de personnes en raison de leurs affiliations tribales ou en représailles à leurs opinions » (AFP/Abdullah Doma)
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Alors que le Parlement libyen examine la proposition de budget du gouvernement pour 2021, qui affecte notamment des fonds aux milices et groupes armés, Amnesty International appelle le Gouvernement d’union nationale (GNA) à ne pas récompenser les milices et les groupes armés responsables d’abus en leur donnant légitimité et salaires.

« Les groupes armés de l’Internal Security Agency [ISA, un ensemble de puissants groupes armés opérant dans l’est de la Libye] ont accueilli dans leurs rangs des officiers de l’ère Kadhafi et ont relancé des tactiques brutales de répression », soulève Heba Morayef, directrice régionale d’Amnesty International pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Selon l’ONG, depuis 2014, les membres de l’ISA ont enlevé des centaines de personnes dans les zones contrôlées par l’Armée nationale libyenne (ANL, armée autoproclamée de Khalifa Haftar). 

Membres d’une milice loyale à l’ANL de Khalifa Haftar, à Benghazi, dans l’est de la Libye, le 6 novembre 2020 (AFP/Abdullah Doma)
Membres d’une milice loyale à l’ANL de Khalifa Haftar, à Benghazi, dans l’est de la Libye, le 6 novembre 2020 (AFP/Abdullah Doma)

Cette armée, coalition hétéroclite aux composantes évolutives, souvent qualifiée par ses opposants de « conglomérats d’anciens kadhafistes et de vaincus de la guerre de 2011 », compte dans ses rangs de nombreux militaires ayant officié dans les forces régulières de Mouammar Kadhafi, mais aussi différentes forces locales et tribales ainsi que des factions étrangères dont un grand nombre de mercenaires originaires du Darfour

Ces groupes armés ont, selon Heba Morayef, « enlevé, torturé et fait disparaître de force des centaines de personnes en raison de leurs affiliations tribales ou en représailles à leurs opinions dans le but manifeste d’écraser toute critique à l’encontre des personnes au pouvoir dans l’est de la Libye ».

Un cessez-le-feu entre rivaux – le GNA soutenu par la communauté internationale et les forces de Kahlifa Haftar à l’est – a été signé en novembre et un nouveau gouvernement chargé d’unifier les institutions, désigné au terme d’un processus parrainé par l’ONU en mars, suscitant l’espoir d’une pacification après une décennie de chaos. Il doit mener la transition d’ici à la tenue d’élections législatives et parlementaires cruciales prévues en décembre.

Disparitions forcées

« Au lieu d’incorporer des groupes armés soupçonnés de crimes selon le droit international dans les institutions de l’État et d’essayer d’obtenir leur allégeance ou de marquer des points politiques en leur accordant un soutien financier, le Gouvernement d’union nationale et ceux qui contrôlent de facto le territoire doivent prendre des mesures pour exiger des comptes », ajoute la responsable.

Amnesty International a découvert que des hommes lourdement armés affiliés à l’ISA avaient arrêté des hommes, des femmes et des enfants à leur domicile, dans la rue ou dans d’autres lieux publics, sans mandat, en leur bandant parfois les yeux ou en leur couvrant entièrement le visage et en les malmenant physiquement pendant leur enlèvement. 

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Les personnes enlevées ont été détenues dans des lieux contrôlés par l’ISA sans aucun accès à des avocats et à leurs familles pendant des périodes prolongées, dans des conditions qui s’apparentent à des disparitions forcées et facilitent la torture et d’autres mauvais traitements.

Toutes les personnes interrogées ont déclaré à Amnesty International que des membres de l’ISA les avaient battues, elles ou leurs proches, avec des objets tels que le dos de fusils et des conduites d’eau, et les avaient menacées d’exécution, de violence sexuelle, de détention pour une durée indéterminée et de violence contre les membres de leur famille dans le but d’extraire des informations ou aveux. 

D’anciens détenus ont également décrit avoir été emprisonnés dans des cellules sales, surpeuplées et non ventilées, avoir reçu peu de nourriture et avoir été soumis au travail forcé.

Un homme a raconté à Amnesty International son arrestation à la mi-2020 par des membres d’un groupe de l’ISA dans l’est de la Libye, après avoir publié un article sur les réseaux sociaux critiquant les mesures prises pour lutter contre la propagation du COVID-19. 

Toutes les personnes interrogées ont déclaré à Amnesty International que des membres de l’ISA les avaient battues, elles ou leurs proches, avec des objets tels que le dos de fusils et des conduites d’eau

Il a déclaré que des membres de l’ISA l’avaient accusé d’« hérésie et de soutien aux Frères musulmans »,l’avaient battu avec des armes à feu et des conduites d’eau, et lui avaient asséné des coups de poing et de pied pendant quatre jours.

À Ajdabiya, à environ 150 km à l’ouest de Benghazi, Amnesty International a recueilli des témoignages de plusieurs membres de la tribu des Maghabra que l’ISA aurait torturés en raison de leur affiliation tribale présumée à Ibrahim Jadhran, ancien chef de la Garde des installations pétrolières, un groupe armé en désaccord avec l’ANL.

L’ISA d’Ajdabiya avait convoqué à plusieurs reprises le militant et directeur de la branche d’Ajdabiya du Croissant-Rouge, Mansour Attia, au cours des mois qui ont précédé son enlèvement le 3 juin 2021 par des hommes armés non identifiés. Son sort et sa localisation restent inconnus.

Des femmes font également partie des personnes enlevées et illégalement privées de liberté par l’ISA en raison de leur opposition perçue à l’ANL. 

Par exemple, le 25 mars 2021, des membres de l’ISA Benghazi ont enlevé Haneen al-Abduli, la fille de l’avocate et défenseure des droits des femmes assassinée en pleine rue Hanane al-Barassi, et l’ont détenue jusqu’au 28 juin uniquement en raison de ses appels publics à ce que des comptes soient rendus pour le meurtre de sa mère.

Plus de 500 millions de dollars pour l’ANL

Des centaines de personnes détenues par l’ISA, certaines pendant des années sans jugement, ont finalement été déférées devant des tribunaux militaires dans l’est de la Libye. 

D’autres ont été libérées sans inculpation après avoir été contraintes de signer des déclarations promettant de ne pas critiquer l’ANL et les groupes armés affiliés, y compris sur les réseaux sociaux, ou de s’abstenir de quitter certaines zones.

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« Le Gouvernement d’union nationale et les Forces armées arabes libyennes [autre nom de l’ANL] doivent immédiatement prendre des mesures pour exiger la libération de toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exprimé des opinions critiques ou pour leurs affiliations tribales. Il est scandaleux qu’au lieu de chercher à rendre des comptes et à mettre fin au cycle d’abus commis par l’ISA, les autorités libyennes légitiment et apaisent à nouveau les milices et les groupes armés qui agissent en toute impunité », a déclaré Heba Morayef.

Le dernier projet de budget du GNA présenté le 3 août, qui n’a pas encore été approuvé par le Parlement libyen, alloue des fonds aux milices et groupes armés opérant dans toute la Libye : 57 millions de dollars à l’ISA, 550 millions de dollars à l’ANL et 32 millions de dollars à la Force spéciale de dissuasion (Rada) d’Abdel Raouf Kara, une milice d’inspiration salafiste madkhaliste basée à Tripoli.