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EXCLUSIF : Visé par des poursuites, Haftar se débarrasse de biens immobiliers aux États-Unis

Le patrimoine immobilier de la famille du commandant libyen est au centre de l’attention depuis qu’un juge américain a estimé que Khalifa Haftar était responsable de crimes de guerre
L’homme fort libyen Khalifa Haftar fait le salut militaire lors d’une parade militaire à Benghazi, ville de l’Est de la Libye, le 7 mai 2018 (AFP)

Middle East Eye est en mesure de révéler que la famille de Khalifa Haftar, commandant de l’Est libyen, liquide discrètement son portefeuille immobilier américain. Ses proches ont vendu une villa de plusieurs millions de dollars en Virginie, ainsi qu’une maison de ville et d’autres propriétés valant des centaines de milliers de dollars, alors que les ennuis judiciaires s’accumulent pour lui.

Le 21 mars, Okba Haftar, son fils qui vit aux États-Unis, a vendu une maison (plus de 675 m², cinq chambres et six salles de bain) à Great Falls (Virginie) pour 2,55 millions de dollars, selon les dossiers publics consultés par MEE.

Cette vente est survenue moins de deux semaines après qu’un juge américain a confirmé la validité d’un recours déposé contre le commandant libyen pour crimes de guerre après plusieurs mois de suspension de la procédure.

Depuis, l’avenir judiciaire de Khalifa Haftar ne fait que s’assombrir. Le 29 juillet, un juge fédéral a délivré un jugement par défaut contre Haftar, l’estimant responsable de crimes de guerre. La cour évalue désormais une indemnisation des plaignants.

Les victimes et leurs avocats visent le parc immobilier de la famille Haftar.

« On se dirige maintenant vers la phase des dommages et intérêts », indique Mark Zaid, avocat représentant un groupe de plaignants. « Et nous viserons tous les biens immobiliers que nous pourrons trouver où qu’ils soient au monde. »

Haftar dispose d’un vaste portefeuille immobilier international, avec au moins un hôtel particulier dans une banlieue chic d’Amman, en Jordanie, ainsi que des biens immobiliers aux Émirats arabes unis selon un associé de la famille. Toutefois, les avoirs américains font l’objet d’un examen plus attentif.

Le fils de Haftar, Okba, a vendu sa maison de Great Falls en Virginie, décrite comme « contemporaine et élégante » quelques jours après qu’un juge américain a déclaré que son père pouvait être poursuivi pour crimes de guerre (Redfin)
Le fils de Haftar, Okba, a vendu sa maison de Great Falls en Virginie, décrite comme « contemporaine et élégante » quelques jours après qu’un juge américain a déclaré que son père pouvait être poursuivi pour crimes de guerre (Redfin)

Khalifa Haftar est poursuivi en vertu de la loi pour la protection des victimes de la torture de 1991. Cette loi permet aux familles des victimes d’assassinats extrajudiciaires et d’actes de torture perpétrés par des individus dans l’exercice de leurs fonctions officielles de poursuivre les responsables.

Dans des affaires précédentes, il avait été difficile pour les victimes de réclamer des dommages et intérêts. Les dirigeants étrangers accusés d’atteinte aux droits de l’homme et de corruption structurent souvent leurs actifs derrière des sociétés-écrans pour masquer leur richesse. Il est donc difficile pour les tribunaux américains de saisir les avoirs étrangers.

La nationalité américaine de l’homme fort libyen et son parc immobilier rendent son cas en quelque sorte unique.

Selon les documents judiciaires, la famille Haftar détient au moins dix-sept propriétés rien que dans l’État de Virginie. Ces propriétés ont été signalées dans un article du Wall Street Journal qui citait une enquête patrimoniale réalisée par des consultants privés fournie par le gouvernement libyen. 

MEE est en mesure de révéler que neuf des propriétés situées en Virginie ont été vendues, y compris la maison de Great Falls selon le cadastre.

Six propriétés, dont deux maisons de banlieue à Bristow valant respectivement 680 000 et 715 000 dollars, ont été vendues entre 2019 et 2020. En octobre 2020, une maison de ville de quatre chambres à Ashburn a été vendue 702 000 dollars. Une autre propriété de Bristow (quatre chambres, 335 m², style colonial) a été vendue en novembre dernier pour 620 000 dollars.

Selon les documents de procédure, Khalifa Haftar détient seulement deux propriétés américaines à titre personnel : un appartement dans la banlieue de Falls Church et un ranch de trois chambres dans la campagne de Virginie. Les autres propriétés dans cet État sont détenues par une société à responsabilité limitée contrôlée par son fils Okba.

Cette maison de Bristow, vendue en novembre 2021 par Abko Investments, société à responsabilité limitée contrôlée par Okba Haftar, se vante de disposer de comptoirs en granit, de moulures et d’armoires en chêne (Zillow)
Cette maison de Bristow, vendue en novembre 2021 par Abko Investments, société à responsabilité limitée contrôlée par Okba Haftar, se vante de disposer de comptoirs en granit, de moulures et d’armoires en chêne (Zillow)

Les activités de Khalifa Haftar sont une affaire de famille. Au moins deux de ses fils, Saddam et Khalid, ont été officiers dans son autoproclamée Armée nationale libyenne. Saddam a été émissaire en chef pour son père lors de voyages aux Émirats arabes unis et en Israël, a confié une source au fait de cette affaire à MEE.

Un autre de ses fils, Belgacem, est un important conseiller politique.

Okba Haftar n’a pas été cité dans les diverses affaires de son père. Deux des fils d’Haftar qui vivent en Libye ont quant à eux été cités comme prévenus dans l’une des procédures engagées contre leur père mais un juge américain les a écartés de l’affaire.

Les dix-sept propriétés de Virginie étaient initialement détenues au travers de trois sociétés : Eastfield Holdings, Alexamton Investments et Eastern Brothers Group.

Au cours des deux dernières années, ces avoirs ont été consolidés dans le cadre d’une nouvelle société à responsabilité limitée, Abko Investments, contrôlée par Okba Haftar selon les registres publics et documents consultés par MEE.

Au total, la valeur des huit propriétés restantes est estimée à environ 4 014 000 dollars, soit près de la moitié des 8 millions estimés par les documents de procédure faisant référence aux dix-sept propriétés.

Porte de sortie ?

Khalifa Haftar est un ancien agent de la CIA qui a commandé l’opposition militaire au gouvernement de Mouammar Kadhafi. Il a déménagé aux États-Unis depuis le Tchad en 1991. Après l’éviction de Kadhafi, il est rentré en Libye en 2011 et a participé au gouvernement reconnu par la communauté internationale jusqu’en 2014, lorsqu’une guerre civile a éclaté.

En 2019, il a mené une offensive ratée contre le gouvernement de Tripoli soutenu par l’ONU et reconnu par la communauté internationale, mais a été repoussé grâce à l’aide militaire apportée par les Turcs.

Entre 2019 et 2020, trois procédures ont été engagées contre Khalifa Haftar, l’accusant d’être coupable du bombardement de civils ainsi que de la torture et de l’exécution de prisonniers.

Haftar a été soutenu à divers degrés par des puissances étrangères, notamment l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et la Russie. Certains l’ont vu comme un rempart contre les militants islamistes et un homme fort susceptible d’apporter la stabilité à la Libye après dix ans d’agitation suivant l’éviction de Kadhafi. 

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En avril 2019, Haftar a eu une conversation téléphonique avec le président américain Donald Trump, relançant les rumeurs selon lesquelles Washington soutenait le général.

Cependant, les relations entre l’administration de Trump et Haftar ont tourné au vinaigre peu après cet appel.

Les forces de Haftar avaient capturé un citoyen américain, pilote pour le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale. Haftar a empêché ce pilote, Jamie Sponaugle (vétéran de l’armée de l’air américaine), de parler au département d’État américain pendant sa captivité et a fait obstruction à sa libération, ont indiqué à MEE plusieurs sources au fait de cette affaire.

Sponaugle a été libéré six semaines plus tard après l’intervention de l’Arabie saoudite pour le compte des États-Unis, selon des sources. 

Aujourd’hui, le commandant de 78 ans n’a plus beaucoup d’alliés à Washington. La guerre en Ukraine a ramené l’attention sur sa relation avec Moscou. Les forces de Haftar ont été soutenues par les mercenaires russes du groupe Wagner ainsi que par des combattants tchadiens et soudanais

Selon une source au fait des affaires du clan Haftar, Okba Haftar a reçu une offre des Émirats arabes unis pour y déménager, face au déclin du soutien des États-Unis envers son père.

L’ambassade des Émirats arabes unis n’a pas répondu à nos sollicitations. MEE a contacté Okba Haftar par téléphone et par email pour lui offrir un droit de réponse à cet article mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.Libye