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Israël à deux doigts de la catastrophe alors que les partisans de Netanyahou attisent les flammes de la haine

Les Israéliens craignent que leur pays ne soit renvoyé aux jours qui ont précédé l’assassinat de Rabin, alors que le Premier ministre sortant cherche par tous les moyens à rester au pouvoir
Des partisans de Benyamin Netanyahou scandent des slogans lors d’une manifestation contre la coalition créée pour former un gouvernement, à Tel Aviv le 3 juin 2021 (AFP)

Ses chances de rester au pouvoir déclinant rapidement, Benyamin Netanyahou a décidé dimanche de sortir la carte biblique.

Les opposants à Moïse, a-t-il rappelé aux Israéliens, ont été engloutis vivants par la terre, leur châtiment pour avoir tenté de renverser le prophète et d’entraver le message de Dieu au peuple.

Il s’agit d’une allusion effrayante pour ceux qui cherchent à remplacer le Premier ministre après douze ans au pouvoir – et elle advient au moment où la tension politique atteint un nouveau sommet, alors que des responsables israéliens de la sécurité évoquent ouvertement la perspective d’assassinats.

Le temps commence à manquer à Netanyahou, que ses partisans surnomment le roi Bibi et dépeignent comme le Moïse moderne d’Israël. Il a jusqu’à dimanche pour empêcher l’élection du « gouvernement du changement » dirigé par Naftali Bennett et Yaïr Lapid.

Ce gouvernement, s’il remporte le vote de confiance ce weekend au Parlement, gouvernera avec une marge infime. Il s’agit d’une étrange concoction de partis de gauche et de droite, laïcs et islamistes, qui ne dispose que des 61 sièges nécessaires pour gouverner.

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À quelques jours du vote, Netanyahou et ses partisans accentuent la pression sur la coalition entrante, dans l’espoir de la faire craquer avant même son investiture. Le fanatisme de ses partisans laisse entrevoir la perspective d’une politique de la terre brûlée même s’il est démis de ses fonctions.

En l’espace d’une semaine, le Premier ministre a cité la Torah par deux fois pour évoquer la colère de Dieu, la trahison des prophètes et les espions bibliques qui ont affaibli l’esprit des gens.

Bien qu’il ait fait référence aux textes anciens, le message de Netanyahou est clair : ses rivaux aujourd’hui sont des « traîtres » qui ont trahi le « peuple d’Israël », tout comme dans la Torah.

Il a qualifié Bennett de « menteur compulsif », l’élection de mars de « plus grande fraude électorale de l’histoire du pays », et a fustigé le soi-disant « État profond » en Israël pour avoir encouragé la formation d’un « gouvernement de gauche dangereux » soutenu par des « partisans du terrorisme ».

Bennett a appelé Netanyahou « à lâcher prise et à permettre à Israël d’aller de l’avant », tandis que l’agence de renseignement interne d’Israël, le Shin Bet, a lancé un avertissement sans précédent contre une incitation généralisée à la haine sur les réseaux sociaux qui pourrait conduire à un assassinat politique.

L’incitation à la haine, les déclarations violentes, les protestations incessantes contre le futur gouvernement, les publications sur les réseaux sociaux et le discours enflammé du camp politique de Netanyahou, tout cela a été comparé aux jours précédant le 4 novembre 1995, lorsque le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin a été assassiné à Tel Aviv.

La droite contre la droite

Mais cette fois, les choses sont différentes.

Les tensions politiques internes en Israël ne se situent pas entre la droite et la gauche, il s’agit plutôt d’un schisme au sein de la droite. Ce fossé s’est creusé au cours des quatre élections organisées depuis avril 2019, nourri par l’échec des dirigeants israéliens à former un gouvernement fonctionnel.

Bien que les bibistes attaquent Bennett et les députés de son parti, Yamina, tous croient en les mêmes causes : construire des colonies et annexer la Cisjordanie, discréditer le système judiciaire et entériner la suprématie juive sur les citoyens palestiniens d’Israël. Pourtant, on a l’impression qu’ils sont désormais à des années lumières les uns des autres. 

« L’incitation à la haine est très, très agressive », insiste l’analyste israélien Meron Rapoport. « Mais ce qui est intéressant, c’est que ce discours de polarisation a pénétré le camp de la droite elle-même, et il ne s’agit pas seulement de droite et de gauche, comme nous en avons l’habitude. »

Bennett, entrepreneur dans la haute technologie et faucon de droite qui s’oppose à un État palestinien et réclame l’annexion, est entré en politique en 2006 par l’intermédiaire du bureau de Netanyahou, en tant que chef de cabinet jusqu’en 2008. Leur relation acerbe semble intensifier la polarisation et le langage vindicatif en Israël.

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« Parce qu’ils sont issus du même camp de droite et qu’ils étaient proches, la colère et le sentiment de trahison sont encore plus forts et l’incitation à la haine est particulièrement vive », estime Rapoport. 

« Netanyahou pense que la violence est le seul moyen dont il dispose pour rester au pouvoir, qualifiant Bennett de traître tandis que ses partisans menacent de tuer des membres de la Knesset, toute cette polarisation restera au sein de la droite. »

Le fils de Netanyahou, Yaïr, a vu ses comptes Instagram et Twitter temporairement suspendus après avoir publié l’adresse du domicile du député Yamina Nir Orbach, espérant que les manifestants y afflueraient et feraient pression sur lui pour qu’il abandonne le gouvernement de Bennett.

Bezalel Smotrich du Parti sioniste religieux, un parti d’extrême droite appelant à un État juif homogène, s’en est également pris à Orbach, l’accusant de se ranger du côté d’un « gouvernement de gauche avec des partisans du terrorisme », en référence au parti Raam, qui représente des citoyens palestiniens d’Israël et a rejoint la coalition.

Smotrich a également accusé sans fondement Orbach de planifier le retrait des colons des colonies illégales en Cisjordanie.

« La motivation, c’est le pouvoir »

Ces déclarations ne sont pas passées inaperçues auprès des services de sécurité israéliens.

Dimanche, le Shin Bet a pris la décision inhabituelle d’affecter des gardes du corps à Orbach et Idit Silman, une autre députée de Yamina. La semaine dernière, il a également fourni une protection policière à Bennett et à la numéro deux de Yamina, Ayelet Shaked, alors que les menaces de mort se multipliaient. 

« Nous avons récemment identifié un pic de violence de plus en plus extrême et des discours haineux, en particulier sur les réseaux sociaux », déclare Nadav Argaman, chef du Shin Bet.

« Le discours violent d’aujourd’hui est caractéristique des régimes autoritaires »

- Eyal Chowers, professeur de science politique

« Ce discours peut être interprété par certains groupes ou individus comme une autorisation à se livrer à des activités violentes et illégales susceptibles de causer des dommages physiques. »

Eyal Chowers, professeur de théorie politique à l’Université de Tel Aviv et auteur de The Political Philosophy of Zionism, affirme que la politique en Israël se résume maintenant à une unique question : êtes-vous avec Netanyahou ou contre lui ?

« C’est la question qui se pose maintenant et non celle de la paix, des colonies ou de l’abandon de territoires [aux Palestiniens]… Ces dernières ne sont plus d’actualité. Quiconque affronte Netanyahou est présenté comme un ennemi et comme étant illégitime », explique Chowers à MEE.

En 1995, Rabin était la seule cible de la colère de la droite lorsqu’il a signé les accords d’Oslo avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), inaugurant une nouvelle ère d’espoir que la paix soit possible – laquelle fut de courte durée.

Ariel Sharon, du Likoud, avait déclaré aux médias lors d’une manifestation contre les accords d’Oslo en octobre 1995, quelques jours avant que Rabin ne soit tué par un ultranationaliste, que le Premier ministre était « un homme faible, un homme qui a abandonné, pas seulement l’élément fondamental du sionisme, un homme qui a fait les concessions les plus terribles et a cédé face à une organisation terroriste ».

S’adressant à une foule quelques heures avant le meurtre, Netanyahou avait lui aussi eu des remarques désobligeantes envers Rabin et refusé de condamner ceux qui menaçaient le Premier ministre.

Le chef de l’opposition israélienne Yaïr Lapid s’exprime lors d’un rassemblement à l’occasion du 25e anniversaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, sur la place Rabin, le 7 novembre 2020 (AFP)
Le chef de l’opposition israélienne Yaïr Lapid s’exprime lors d’un rassemblement à l’occasion du 25e anniversaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, sur la place Rabin, le 7 n

Bien que les Israéliens comparent ces derniers temps aux jours précédant le meurtre de Rabin, Chowers affirme qu’aujourd’hui, les dommages physiques et l’incitation à la haine pourraient s’étendre davantage : jusqu’à des avocats, des journalistes, des juges et des députés.

« Le discours violent d’aujourd’hui est caractéristique des régimes autoritaires. La première caractéristique consiste à délégitimer quiconque pense différemment et à transformer les opposants politiques en suspects aux sombres motivations qui ne se soucient pas du peuple. Il peut s’agir d’un politicien, d’un journaliste ou même d’un juge », explique Chowers.

« La deuxième, c’est qu’il y a un seul parti qui parle au nom du peuple. Ils se présentent comme les représentants authentiques du peuple et délégitiment les autres.

« Le Likoud et Netanyahou en particulier le voient comme la seule personne qui exprime véritablement la volonté, l’intérêt et les valeurs du peuple d’Israël, et c’est l’essence même de l’utilisation autoritaire de la langue. La motivation principale, c’est le pouvoir, et celui qui se dresse sur son chemin est quelqu’un à attaquer. »

Soutien rabbinique

Les députés d’extrême droite ne sont pas les seuls à provoquer dangereusement de l’agitation pour le compte de Netanyahou.

De grands rabbins ultra-orthodoxes, considérés comme des chefs spirituels des partis de droite, ont appelé leurs partisans à « essayer de tout faire pour que le gouvernement [Bennett-Lapid] ne se concrétise pas ».

« Netanyahou a brisé tout ce qui était considéré comme appartenant à l’État, tel que le système judiciaire et la police. Cela signifie un chaos complet dans tous les systèmes »

- Orly Noy, journaliste

« Ce gouvernement va complètement à l’encontre de la volonté du peuple telle qu’elle s’est exprimée définitivement lors des dernières élections », ont écrit les rabbins dans un communiqué samedi.

« Il ne fait aucun doute que ce gouvernement nuira également aux questions de sécurité liées à l’essence de notre existence, car il compte sur des partisans du terrorisme et des ministres qui demandent à la Cour internationale de justice de La Haye d’enquêter sur les commandants des Forces de défense israéliennes pour crimes de guerre », ont-ils déclaré, faisant référence à Raam et au chef du parti Meretz, Nitzan Horowitz, qui s’est prononcé en faveur d’enquêtes sur l’armée.

Orly Noy, journaliste et activiste israélienne, note que le meurtre de Rabin s’est accompagné de messages similaires de soutien et de « certification casher » de la part de personnalités de l’establishment religieux.

« Bennett doit maintenant embaucher des gardes du corps pour se protéger des disciples des rabbins dont il recevait des bénédictions », indique Noy à MEE.

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« Il ne faut pas oublier que la violence politique a été exclusivement du côté droit de l’échiquier politique. La violence a été nourrie et développée pendant des années par la droite, qui a une histoire meurtrière qui s’est terminée par plusieurs assassinats politiques, et maintenant on en récolte les fruits. »

Pour Netanyahou et son camp, c’est Bennett qui doit être accusé d’incitation à la haine. Peu après que le Shin Bet a lancé son avertissement, Smotrich a déclaré qu’il était contre la violence.

« Nous sommes également contre la violence politique perpétrée par Bennett », a-t-il allégué, accusant le leader de Yamina de ne pas tenir ses promesses et de voler l’élection.

Netanyahou a également déclaré qu’il « condamnait la violence de tous côtés, même si d’autres gardent le silence alors que l’incitation à la haine fait rage contre [son camp] ».

« Israël pourrait se rapprocher de la désintégration, et nous vivons un moment dramatique »

- Meron Rapoport, analyste israélien

Pour les analystes israéliens, cette approche est typique de l’ère Netanyahou.

« Netanyahou a brisé tout ce qui était considéré comme appartenant à l’État, tel que le système judiciaire et la police. Cela signifie un chaos complet dans tous les systèmes », assure Noy.

Selon Rapoport, Israël pourrait finir comme un « État en déliquescence » si Netanyahou parvenait à s’accrocher au pouvoir.

« La moitié des Israéliens qui ont voté pour le gouvernement du changement penseront que le régime de Netanyahou est illégitime, ce qui les rapprochera de la façon dont les Palestiniens voient le régime en Israël, qui s’affaiblit et est rongé de l’intérieur », estime Rapoport.

« Israël pourrait se rapprocher de la désintégration, et nous vivons un moment dramatique. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.