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La haine, la peur et la trahison : l’héritage de Netanyahou

Alors que le paysage politique est en lambeaux, la question qui se pose à Israël et ses nouveaux dirigeants est la suivante : pourront-ils réparer les dommages infligés par Netanyahou ? Ou son influence continuera-t-elle à planer ?
Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou pendant une cérémonie de commémoration, le 26 mai 2021 (AFP)

Mercredi, Benyamin Netanyahou a été évincé du pouvoir après douze années consécutives en tant que Premier ministre d’Israël. Avant cela, il avait déjà effectué un mandat de trois ans. C’est le dirigeant israélien qui a la plus longue longévité politique. 

Rien n’est encore joué. La Knesset n’a pas encore validé le nouveau gouvernement et Netanyahou peut encore retourner certains membres de droite dans la coalition de Yaïr Lapid.

Ces dernières années, on a pu avoir l’impression que tout pouvait arriver en Israël excepté la fin de règne de Netanyahou. Même s’il est évincé, on sait déjà qu’on n’en aura pas fini avec lui. Mais à ce stade, il est intéressant de se pencher sur son règne, qui n’a pas abouti à grand-chose.

Il est resté au pouvoir tant qu’il a pu ; pas parce qu’il était apprécié, mais parce que l’opposition était fragmentée

Sur le plan national, il a divisé pour mieux régner. Non seulement il a diabolisé les suspects habituels comme les partis de gauche et les militants des droits de l’homme – il s’est même emporté contre les ONG qui ont témoigné devant les tribunaux de l’ONU à propos d’éventuels crimes de guerre israéliens et a adopté une loi qui les oblige à révéler publiquement leurs donateurs étrangers –, mais il a diabolisé ses opposants politiques et a été bien au-delà du simple désaccord. Les opposants à Netanyahou seraient des traitres à la nation. Ils vendraient le pays en permettant un État palestinien. Ils seraient trop tendres envers le Hamas et laisseraient faire les tirs de roquettes une fois de plus, disait-il.

Même au sein de son propre parti, le Likoud, Netanyahou s’en est pris à ses anciens protégés. Ses directeurs de cabinet sont célèbres pour être devenus ses plus farouche rivaux politiques. En fait, le prochain Premier ministre, Naftali Bennett, fut son chef de bureau de campagne ; comme Avigdor Lieberman, qui s’est fait les dents en politique sous Netanyahou. Même ses mentors tels que l’ancien président Reuven Rivlin, qui a contribué à son accession au pouvoir, étaient considérés comme des menaces. Lorsque Rivlin s’est présenté à la présidence, le Premier ministre a mené une campagne infructueuse pour saboter sa candidature.

Aucune vision cohérente

Netanyahou n’a pas vraiment de programme politique cohérent autour duquel ses partisans pouvaient se rassembler. Il comptait principalement sur l’idéologie ultranationalistes des colons, qui s’est infiltrée dans la société israélienne et domine désormais les leviers du pouvoir de l’État. Il a construit des dizaines de milliers de nouveaux logements dans les colonies. Pendant son règne, le nettoyage ethnique des Palestiniens à la fois en Cisjordanie et à Jérusalem-Est s’est poursuivi.

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Son objectif était, comme celui de ses parrains colons, de détruire toute possibilité d’un État palestinien. En cela, il a largement réussi. Actuellement, aucun parti politique, ceux qui se disent de gauche, n’a fait des droits nationaux palestiniens une priorité. Même les politiciens de gauche et centristes minimisent ces opinions. Peu soutiennent une solution à deux États. Les seules personnalités qui l’avancent sont les démocrates américains et les sionistes libéraux juifs américains.

En 2018, Netanyahou a conduit la loi sur l’État-nation à son adoption à la Knesset. Celle-ci exclut la minorité palestinienne israélienne de tout statut national officiel. L’arabe n’est plus une langue officielle. Ainsi, Israël s’est mué en État des juifs et pour les juifs seulement. Les Palestiniens qui sont devenus citoyens d’Israël en 1948 se sont sentis insultés. Leurs droits, pour autant qu’ils en aient eus, ont été méprisés. En fait, on peut faire remonter l’origine des émeutes, qui se sont répandues comme une traînée de poudre à travers les villes mixtes en Israël le mois dernier, à cette loi honnie.

Dans le cadre de ses efforts de longue date pour concentrer le pouvoir entre ses mains, Netanyahou a réussi à prendre le contrôle de la plupart des médias nationaux. Il a notamment imaginé des accords corrompus qui récompensaient financièrement des responsables des médias en échange d’une couverture politique favorable. Actuellement, il est poursuivi au pénal dans trois affaires distinctes. Si la nouvelle coalition de gouvernement n’avait pas été formée, une condamnation l’aurait contraint à démissionner.

Ennemis externes

Sur le plan régional, la peur que Netanyahou a générée chez les Israéliens à l’égard d’ennemis externes a créé un sentiment artificiel de cohésion, ce qui lui a permis d’unir le pays face à ces forces hostiles. Il avait besoin d’ennemis tels que l’Iran, le Hamas et le Hezbollah afin de préserver son emprise sur l’électorat israélien. Il a lancé une campagne terroriste de dix ans contre l’Iran et ce qui serait selon lui sa tentative de domination de la région. 

Il a ordonné au Mossad de saboter son programme nucléaire en assassinant des scientifiques et en bombardant des bases de missiles et des installations nucléaires. Netanyahou a ordonné des attaques aériennes contre les bases militaires iraniennes en Syrie et a organisé des frappes contre le Hezbollah libanais, l’un des alliés régionaux majeurs de Téhéran, qui se battait également aux côtés des forces gouvernementales syriennes.

Un panneau de la Liste unifiée montrant Netanyahou avec une légende en arabe indiquant : « Le père de la loi sur l’État-nation affirme que c’est “une nouvelle approche”, qui leurre-t-il ? », à Oum al-Fahm, le 12 mars 2021 (AFP)
Affiche de la Liste unifiée montrant Netanyahou avec la légende : « Le père de la loi sur l’État-nation affirme que c’est “une nouvelle approche”, qui leurre-t-il ? », à Oum al-Fahm (Israël), le 12 mars 2021 (AFP)

En 2014, Netanyahou a annoncé l’opération Bordure protectrice et envahi Gaza pour éradiquer les attaques de roquettes contre Israël. Plus de 2 300 Palestiniens sont morts. En grande majorité, il s’agissait de civils. Cette attaque a abouti à un cessez-le-feu mais n’a résolu aucun des problèmes majeurs séparant le Hamas d’Israël.

Le mois dernier, face aux missiles du Hamas tirés en réponse à la brutalité de la police israélienne dans le complexe de la mosquée al-Aqsa et en solidarité avec les familles palestiniennes de Sheikh Jarrah, Netanyahou a une fois de plus lancé une offensive contre Gaza. Cette fois, l’opération militaire n’a duré que onze jours en raison de l’intervention du président américain Joe Biden. Plus de 250 Palestiniens sont morts à Gaza, dont 66 enfants.  

Contrairement aux offensives précédentes, ni les Israéliens ni le monde n’ont été convaincus par les allégations de Netanyahou selon lesquelles Israël ne faisait que se défendre contre les roquettes du Hamas. Au contraire, ils ont considéré les impitoyables frappes israéliennes comme des actes d’agression contre une population civile. Cette guerre n’avait aucun objectif stratégique autre qu’aider à maintenir Netanyahou au pouvoir, ses rivaux politiques n’ayant pas osé comploter contre lui tant que le pays était en guerre.

Tandis que le monde s’est retourné contre Israël, les Israéliens eux-mêmes se sont lassés de cette belligérance et de ce bellicisme. Plus encore, ils se sont lassés des multiples accusations de corruption portées contre lui par le procureur général.  

La haine en héritage

Comme l’ancien président américain Donald Trump, Netanyahou a toujours eu le soutien d’une irréductible minorité d’Israéliens qui croient en lui qu’importe ce qu’il fait. Mais il n’a jamais dirigé une majorité. Au contraire, comme Trump, la majorité des Israéliens ne l’appréciaient pas et n’avaient pas confiance en lui. Mais jamais assez pour créer une opposition unie susceptible de le déloger du pouvoir.

Israël est plus divisé qu’il ne l’a jamais été entre les riches et les pauvres, les laïcs et les religieux, les Palestiniens et les juifs, la droite et la gauche

Il est resté au pouvoir tant qu’il a pu ; pas parce qu’il était apprécié, mais parce que l’opposition était fragmentée et qu’aucune personnalité ne sortait du lot et ne rassemblait suffisamment de soutien pour l’évincer. Cela tient en partie à la manière dont Netanyahou a dénigré avec succès ses rivaux et les a présentés comme du second choix.

Netanyahou laisse la haine, la peur et la trahison en héritage. Le paysage politique est en lambeaux. Israël est plus divisé qu’il ne l’a jamais été entre les riches et les pauvres, les laïcs et les religieux, les Palestiniens et les juifs, la droite et la gauche. C’est le testament de Netanyahou et son œuvre. Même avec ce nouveau gouvernement qui arrive au pouvoir, rien ne promet de réparer les dommages, parce que la coalition elle-même est un amalgame de partis politiques aux idéologies et programmes contradictoires.

La question qui se pose à Israël et ses nouveaux dirigeants est la suivante : pourront-ils réparer les dommages infligés par Netanyahou ? Ou son influence continuera-t-elle à planer ?

Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais A Time to speak out (Verso) dédié à la guerre du Liban de 2006 et est l’auteur d’un autre essai dans le recueil Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield). Photo de RS : Erika Schultz/Seattle Times.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Richard Silverstein
Richard Silverstein writes the Tikun Olam blog, devoted to exposing the excesses of the Israeli national security state. His work has appeared in Haaretz, the Forward, the Seattle Times and the Los Angeles Times. He contributed to the essay collection devoted to the 2006 Lebanon war, A Time to Speak Out (Verso) and has another essay in the collection, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield) Photo of RS by: (Erika Schultz/Seattle Times)