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Le nouveau gouvernement israélien creusera le fossé des divisions, au lieu de le combler

Le moment symbolique d’un parti palestinien siégeant au gouvernement aux côtés des chefs des colons tournera au vinaigre bien trop tôt
Mansour Abbas (à droite) signe un accord de coalition avec Yaïr Lapid (à gauche) et Naftali Bennett à Ramat Gan, près de Tel Aviv, le 2 juin 2021 (AFP/Liste arabe unie)

Cette photo était historique. Elle montre Mansour Abbas, chef d’un parti islamiste issu de la communauté palestinienne d’Israël, signer mercredi soir un accord pour siéger dans un « gouvernement de changement » aux côtés du leader des colons, Naftali Bennett.

Le Premier ministre par intérim Benyamin Netanyahou tentera résolument de trouver un moyen de briser la coalition dans les prochains jours, avant un vote parlementaire. Mais s’il échoue, ce sera la première fois en 73 ans depuis la création du pays qu’un parti dirigé par un citoyen palestinien rejoindra – ou sera autorisé à rejoindre – un gouvernement israélien. 

Ce moment aura des conséquences, et les 1,8 million de citoyens palestiniens d’Israël […] paieront une fois de plus le prix le plus lourd

Mis à part le symbolisme du moment, il n’y a pas de raisons de se réjouir. En fait, l’implication des quatre membres de la Liste arabe unie de Mansour Abbas dans la formation d’une majorité pour un gouvernement dirigé par Bennett et Lapid entraînera presque certainement une nouvelle détérioration des relations entre la majorité et la minorité.

Ce moment aura des conséquences, et les 1,8 million de citoyens palestiniens d’Israël – un cinquième de la population – paieront une fois de plus le prix le plus lourd.

La seule raison d’être de cette coalition de fortune – le seul ciment à son unité – est l’hostilité des différents partis à l’égard de Netanyahou. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas d’une hostilité à l’égard de ses positions politiques ; simplement à son égard et à l’égard de l’étau corrupteur qu’il exerce sur le système politique israélien depuis douze ans. 

Le « changement » évoqué par cette éventuelle coalition gouvernementale commence et s’achève par la destitution de Netanyahou.

Doublement offensé

Inutile de répéter que Bennett, qui endossera le premier la fonction de Premier ministre avant d’échanger avec Lapid, est encore plus à droite que Netanyahou. En fait, trois des principaux partis de la nouvelle coalition sont aussi farouchement nationalistes que le dirigeant de longue date d’Israël, voire plus. Dans d’autres circonstances, ils rejoindraient avec enthousiasme un gouvernement avec son parti, le Likoud.

Alors même que Bennett et Mansour se concertaient dans d’un hôtel près de Tel Aviv en vue de signer l’accord de coalition tandis que le mandat de Lapid pour former un gouvernement touchait à son terme, à l’extérieur, des manifestants d’extrême droite scandaient bruyamment que Bennett rejoignait un « gouvernement avec des partisans du terrorisme ».

Une grande partie de la droite ultranationaliste est tellement furieuse des actions de Bennett que lui et d’autres membres de son parti, Yamina, se sont vu attribuer des gardes du corps par crainte d’une tentative d’assassinat.

Bennett, qui devrait être le prochain Premier ministre, assiste à une session spéciale de la Knesset, le 2 juin 2021 (AFP)
Bennett, qui devrait être le prochain Premier ministre, assiste à une session spéciale de la Knesset, le 2 juin 2021 (AFP)

Personne n’a oublié que c’est le propre camp de colons de Bennett qui a engendré Yigal Amir, l’homme qui, en 1995, a abattu le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, dans le but de contrecarrer les accords de paix d’Oslo avec les Palestiniens. 

Amir a tué Rabin en grande partie parce que ce dernier était considéré comme ayant trahi le peuple juif en permettant aux « Arabes » – les partis palestiniens au Parlement – de soutenir son gouvernement minoritaire de l’extérieur. Ils l’ont fait afin d’adopter la législation nécessaire pour commencer à mettre en œuvre le processus d’Oslo.

La suite des événements qui ont suivi l’assassinat est bien connue. Les Israéliens se sont repliés vers la droite et ont élu Netanyahou. La voie d’Oslo avec le dirigeant palestinien Yasser Arafat a déraillé. Une intifada palestinienne a éclaté. Et – pour boucler la boucle – Netanyahou est revenu au pouvoir et est maintenant le Premier ministre israélien qui est resté le plus longtemps au pouvoir.

Les Yigal Amir potentiels d’aujourd’hui sont doublement offensés par le comportement de Bennett. Ils pensent qu’il a poignardé dans le dos le dirigeant naturel de la droite, Netanyahou, tout en permettant à Mansour Abbas – considéré par la droite comme l’homme du Hamas à la Knesset – de dicter sa politique aux propriétaires juifs du pays.

Camper sur ses positions

Il est à noter que Bennett et Abbas ont été les derniers à signer l’accord de coalition, après que tous deux avaient sorti le grand jeu en campant sur leurs positions jusqu’au tout dernier moment pour obtenir plus de concessions. Chacun risque d’enflammer son propre électorat en étant vu en train de coopérer avec l’autre. 

Les commentateurs tenteront de faire passer cet accord entre un dirigeant de colons et le chef d’un parti islamique comme un potentiel moment de guérison après les combats intercommunautaires sans précédent du mois dernier en Israël.

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Mais une telle lecture est aussi trompeuse que le discours des récents « affrontements judéo-arabes ». En fait, les manifestations des jeunes Palestiniens contre la discrimination systématique n’ont dégénéré en affrontements qu’après que la police israélienne s’est montrée violente et a laissé les gangs juifs se conduire en justiciers. Tout comme l’équilibre des pouvoirs dans les rues a été pondéré en faveur de l’autodéfense juive, l’équilibre des forces dans cette nouvelle coalition fonctionnera solidement contre Abbas.

Lorsque Bennett s’est exprimé publiquement dimanche, alors que les marchandages commençaient sérieusement en coulisses, il a souligné son expérience en tant qu’ancien président du Conseil de Yesha des colonies juives. Ce sera le thème de ce « gouvernement du changement » proposé. 

Un pacte avec le « diable »

Au cours des négociations pour former la coalition, le Parti travailliste et Meretz, plus modérés, n’ont cessé de céder aux exigences des partis d’extrême droite et des colons en matière de postes ministériels et d’orientation politique. C’est parce que les modérés n’ont nulle part où aller. 

Ils ont construit toute leur stratégie électorale sur l’éviction de Netanyahou à tout prix, en utilisant les manifestations de rue contre Netanyahou de ces deux dernières années comme cri de ralliement. Ils ne peuvent pas se permettre de donner l’impression de manquer cette opportunité.

En revanche, comme le soulignent les menaces de mort, Bennett a beaucoup plus à perdre. Environ 60 % des électeurs de son parti ont récemment déclaré aux sondeurs qu’ils ne l’auraient pas soutenu s’ils avaient su qu’il rejoindrait une coalition avec Lapid. Guideon Saar, dont le parti Nouvel Espoir s’est détaché du Likoud pour affronter Netanyahou, et Avigdor Lieberman, colon et homme politique dont la base de droite a trouvé en lui son homme fort local, sont tout autant en danger.

Le talon d’Achille que Netanyahou ne cessera d’enfoncer aussi violemment qu’il le pourra tient au fait que ses rivaux de droite ont conclu un pacte faustien avec le « diable » arabe

Ces trois-là doivent maintenant faire tout ce qui est en leur pouvoir pendant le mandat de ce nouveau gouvernement – s’il voit le jour – pour prouver à leurs électeurs qu’ils ne trahissent pas les causes favorites de l’extrême droite, des colonies à l’annexion. Netanyahou les appâtera à tout moment depuis les coulisses et attisera les passions à droite, du moins jusqu’à ce qu’il soit contraint de se retirer, soit par son parti, soit par un verdict contre lui dans le procès pour corruption qui le vise. 

Le talon d’Achille que Netanyahou ne cessera d’enfoncer aussi violemment qu’il le pourra tient au fait que ses rivaux de droite ont conclu un pacte faustien avec le « diable » arabe. Netanyahou n’a jamais hésité à inciter à la haine contre la minorité palestinienne. Il est illusoire d’imaginer qu’il se retiendra cette fois-ci. 

Bennett comprend le danger, raison pour laquelle il a essayé de légitimer ses relations avec Abbas jeudi en le qualifiant de « dirigeant courageux ». Mais Bennett a également tenu à souligner qu’Abbas ne serait pas impliqué dans les questions de sécurité et qu’il n’était pas intéressé par le « nationalisme » – c’est-à-dire qu’Abbas n’offrirait pas de soutien aux Palestiniens vivant sous l’occupation et qu’il ne chercherait pas à œuvrer en faveur des droits nationaux dont les citoyens palestiniens ne jouissent pas, au contraire des juifs israéliens. 

Jeudi en début de journée, Netanyahou avait décrié une nouvelle coalition « dangereuse » et « de gauche ». Il sera très probablement aux manettes, même s’il est dans l’opposition. Loin de guérir le pays, un « gouvernement de changement » pourrait rapidement provoquer de nouvelles violences dans les rues, surtout si Netanyahou pense qu’une telle dégradation affaiblirait la position de Bennett en tant que Premier ministre.

Des avantages à tirer

Mansour Abbas, le chef de la Liste arabe unie, aurait résisté jusqu’au bout avant de signer. Toute sa stratégie électorale repose sur la promesse de mettre fin à l’exclusion permanente des partis palestiniens de la politique nationale israélienne. Il aura à cœur de montrer les nombreux avantages qu’il peut tirer de son rôle au sein du gouvernement – même si la plupart sont des privilèges dont la majorité juive a toujours bénéficié de plein droit.

Abbas a claironné que l’accord « apporter[ait] des solutions aux problèmes brûlants de la société arabe – l’urbanisme, la crise du logement et, bien sûr, la lutte contre la violence et le crime organisé ». Il aurait obtenu environ 16 milliards de dollars de budget supplémentaire alloué au développement et aux infrastructures, tandis que trois des nombreux villages bédouins que l’État refuse depuis longtemps de reconnaître recevront un statut juridique.

Le chef de la Liste arabe unie Mansour Abbas, le 5 avril 2021 à Jérusalem (AFP)
Le chef de la Liste arabe unie Mansour Abbas, le 5 avril 2021 à Jérusalem (AFP)

Abbas pousse également en faveur de l’abrogation d’une loi de 2017 qui expose à une menace de démolition plusieurs dizaines de milliers d’habitations dans des communautés palestiniennes d’Israël.

L’un de ses collègues législateurs, Walid Taha, a décrit le nouveau rôle de la Liste arabe unie : « Pendant des décennies, les Israéliens arabes [citoyens palestiniens] n’ont eu aucune influence. Maintenant, tout le monde sait que nous sommes les votes décisifs en matière de politique. »

Mansour Abbas a tout intérêt à utiliser ces revendications comme un fouet pour frapper ses rivaux de la Liste commune, une coalition de plusieurs autres partis palestiniens qui restent dans l’opposition. Il doit insister sur sa contribution au changement afin de les faire paraître faibles et sans intérêt.

Hostilité et dédain

Cependant, malgré les promesses qui ont attiré Abbas dans ce nouveau gouvernement, il aura du mal à les traduire en changements tangibles sur le terrain.

Lapid sera occupé en tant que ministre des Affaires étrangères à promouvoir une nouvelle ère dans la politique israélienne. Pendant ce temps, Benny Gantz, l’actuel ministre de la Défense, qui vient de superviser une nouvelle fois la destruction de Gaza, assurera la continuité.

En Israël, les ministères internes clés seront entre les mains de l’extrême droite. Lieberman tirera les ficelles de la bourse par le biais du ministère des Finances et redirigera les fonds vers les colonies, qui auront la priorité sur les communautés palestiniennes d’Israël. L’acolyte de Bennett, Ayelet Shaked, sera ministre de l’Intérieur, ce qui signifie que les colonies en Cisjordanie occupée seront davantage traitées comme des parties d’Israël que les communautés de citoyens palestiniens. Saar sera quant à lui ministre de la Justice et contribuera à orienter le système juridique encore plus à droite.

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Face à ce bloc d’éléments désireux d’être perçus comme des défenseurs des valeurs de la droite, Abbas aura du mal à progresser. Et c’est sans compter la situation dans laquelle il se trouvera si Bennett vient à pousser en faveur de l’annexion de la Cisjordanie, à autoriser une nouvelle invasion policière d’al-Aqsa, à superviser l’expulsion de familles palestiniennes de Sheikh Jarrah ou à lancer une nouvelle attaque contre Gaza. 

Abbas a mis les négociations de la coalition en pause pendant l’assaut israélien contre Gaza le mois dernier. Il ne pourra pas faire de même au sein du gouvernement. Il sera directement impliqué. 

Ainsi, les citoyens palestiniens finiront probablement par être encore plus désabusés par un système politique qui les a toujours traités avec un mélange d’hostilité et de dédain. Ils auront enfin des représentants au sein du gouvernement, mais ils en resteront très éloignés. Les éléments déclencheurs des protestations de jeunes Palestiniens qui ont éclaté le mois dernier en Israël ne disparaîtront pas.  

Le scénario le plus probable pour les mois à venir consiste en une compétition féroce entre Netanyahou et Bennett quant à savoir qui mérite le titre de champion de la droite. Netanyahou cherchera à briser la coalition aussi vite que possible en fomentant l’hostilité envers Abbas et la minorité palestinienne, afin d’avoir une autre chance d’accéder au pouvoir. En retour, Bennett essaiera de pousser le Likoud à abandonner Netanyahou, afin de pouvoir causer l’effondrement du « gouvernement du changement » aussi vite que possible et de former avec le Likoud un gouvernement d’extrême droite largement majoritaire. 

Les fossés ne seront pas comblés, la coexistence ne sera pas ravivée. Mais la prédominance de la droite ultra-nationaliste, avec ou sans Netanyahou, sera restaurée. 

- Jonathan Cook est un journaliste anglais basé à Nazareth depuis 2001. Il a écrit trois ouvrages sur le conflit israélo-palestinien et remporté le prix spécial de journalisme Martha Gellhorn. Vous pouvez consulter son site web et son blog à l’adresse suivante : www.jonathan-cook.net.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Jonathan Cook
Jonathan Cook, a British journalist based in Nazareth since 2001, is the the author of three books on the Israeli-Palestinian conflict. He is a past winner of the Martha Gellhorn Special Prize for Journalism. His website and blog can be found at: www.jonathan-cook.net