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La Syrie pourrait figurer en bas de la liste des priorités de Joe Biden en matière de politique étrangère

Alors que les relations de Washington avec l’Iran, la Turquie, la Russie et Israël pourraient avoir des répercussions sur la Syrie, il est peu probable que le président élu consacre du capital politique à ce conflit
Des combattants syriens soutenus par la Turquie sont photographiés dans le village de Bassouta, le 4 novembre (AFP)
Des combattants syriens soutenus par la Turquie sont photographiés dans le village de Bassouta, le 4 novembre (AFP)

Que signifie l’élection de Joe Biden pour la politique américaine en Syrie ? La guerre civile a évolué au cours des quatre années qui se sont écoulées depuis que Biden n’est plus au pouvoir, mais elle demeure un conflit national et régional non résolu qui pourrait donner du fil à retordre à la nouvelle administration.

Le bilan du président américain Donald Trump en Syrie est mitigé et incohérent. D’une part, il a abandonné la politique consistant à rechercher activement à renverser le président syrien Bachar al-Assad menée par son prédécesseur Barack Obama, mettant fin au soutien apporté à l’opposition armée en 2017. D’autre part, il a lancé des frappes de missiles sur les forces d’Assad après leur utilisation d’armes chimiques en 2017 et 2018, et approuvé l’imposition de sanctions sévères via la loi César.

L’EI vaincu, la guerre ne fait plus régulièrement la une des journaux aux États-Unis, et le président élu a déjà indiqué que d’autres domaines prendraient la priorité 

Dans l’est de la Syrie, Trump a poursuivi la politique d’Obama de lutte contre l’État islamique (EI), soutenant les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes pour détruire le califat auto-proclamé et tuant son chef, Abou Bakr al-Baghdadi. Mais il a ensuite abandonné ses anciens alliés, autorisant une attaque turque contre les Kurdes en 2019 après avoir retiré la plupart des troupes terrestres américaines, ne laissant qu’une force squelettique autour des champs pétrolifères de l’est de la Syrie.

De même, Trump a adopté des positions contradictoires vis-à-vis des principaux acteurs extérieurs du conflit syrien. Il s’est montré agressif envers un allié clé d’Assad, l’Iran, mais conciliant envers l’autre, la Russie. Il a également semblé tout à fait disposé à écouter les demandes du président turc Recep Tayyip Erdoğan, parfois même contre l’avis des responsables militaires américains

L’influence de Washington en Syrie, déjà limitée, a donc été diminuée davantage durant les quatre années du mandat de Donald Trump.

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Joe Biden tentera-t-il d’intensifier l’implication des États-Unis dans le conflit ? Il est utile de rappeler son rôle dans la politique syrienne en tant que vice-président d’Obama. Contrairement à l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton, Biden était sceptique quant à l’implication profonde des États-Unis dans la guerre civile syrienne. Il n’était pas enthousiaste à l’idée d’armer l’opposition, craignant les radicaux en son sein.

Biden, comme la plupart des membres du cabinet d’Obama, a soutenu la frappe contre Assad en 2013 lorsque des armes chimiques ont été utilisées – mais ensuite, quand le président a opté à la place pour un désarmement négocié, Biden l’a soutenu. Plus tard, en 2016, le vice-président a déploré les critiques selon lesquelles Obama aurait fait trop peu contre Assad, qualifiant leurs recommandations d’irréalistes et irréalisables.

Priorités nationales

Les récentes déclarations de Biden suggèrent également que la Syrie figurera en bas de sa liste de priorités. L’EI vaincu, la guerre ne fait plus régulièrement la une des journaux aux États-Unis, et le président élu a déjà indiqué que d’autres domaines prendraient la priorité.

Les affaires intérieures, telles que la pandémie de COVID-19 et la subséquente récession, occupent la majeure partie de l’attention de Biden, et les priorités en matière de politique étrangère se concentreront probablement sur le multilatéralisme, le pivotement vers l’Asie, la Chine et le changement climatique.

Au Moyen-Orient, Biden s’est engagé à revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien à condition que Téhéran adhère à ses clauses, tandis que son équipe a indiqué une position plus critique à l’égard de l’Arabie saoudite. La gestion d’alliés difficiles tels qu’Israël et la Turquie sera également au centre de ses préoccupations.

Le président élu américain Joe Biden s’adresse aux médias dans le Delaware le 10 novembre (AFP)
Le président élu américain Joe Biden s’adresse aux médias dans le Delaware le 10 novembre (AFP)

Alors que Biden a déclaré plus généralement qu’il souhaitait soutenir les démocraties à travers le monde, au Moyen-Orient, son objectif déclaré semble être plus la lutte contre le terrorisme que le changement de régime. Ceci, combiné à ses récentes déclarations sur la nécessité de mettre un terme aux « guerres sans fin » et à son opposition à l’augmentation des troupes américaines sur le terrain, suggère que Biden ne se précipitera pas pour accroître l’implication de Washington dans le conflit syrien.

Il est toutefois peu probable qu’il diminue cette implication. Les conseillers du vétéran démocrate ont insisté sur le fait qu’il maintiendrait des sanctions sévères contre Damas, et la vice-présidente élue, Kamala Harris, a publiquement critiqué le président syrien dans le passé

Bien que les sanctions visent à faire pression sur Assad pour qu’il parvienne à un règlement, ou du moins à faire pression sur Moscou afin qu’il abandonne le président syrien au profit de quelqu’un qui le fera, de tels efforts atteignent rarement leurs objectifs.

Maintenir la pression

En ce qui concerne Assad, la politique de Biden pourrait ressembler en grande partie à celle de Trump : maintenir la pression financière, mais sans sérieuse escalade militaire ou investissement diplomatique capables de forcer réellement le régime de Damas à s’effondrer ou à faire des compromis. 

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À l’est du pays, Biden a déclaré qu’il maintiendrait le petit contingent de forces américaines présentes pour se prémunir contre tout retour de l’EI, tandis que Harris s’est dite choquée par l’abandon des Kurdes par Trump en 2019. Cela pourrait signifier une revitalisation de l’alliance FDS-États-Unis – mais comme l’a constaté Trump, cela compliquerait les efforts visant à améliorer les relations avec la Turquie et pourrait ne pas faire long feu.

En effet, comme sous Obama, la politique américaine à l’égard de la Syrie peut être influencée par d’autres priorités ailleurs. Biden pourrait utiliser les politiques contre Assad pour faire pression sur l’Iran concernant l’accord sur le nucléaire, mais il pourrait aussi lâcher du lest si Téhéran coopérait. 

De même, Biden est beaucoup plus hostile à la Russie que Trump et il pourrait utiliser la politique syrienne pour tenir tête à Moscou – bien que sous Obama, les actions anti-Poutine aient eu tendance à se concentrer davantage sur l’Europe.

La politique syrienne peut également être façonnée par l’état des relations des États-Unis avec Israël et la Turquie. Si les relations sont chaleureuses avec Israël, la Syrie pourrait voir se poursuivre les raids israéliens contre les positions iraniennes dans le pays, tandis que si elles se détériorent, Biden pourrait exhorter Israël à mettre fin à ces frappes. 

Les ambitions de la Turquie (repousser les FDS loin de sa frontière) seront également en partie conditionnées par les liens d’Ankara avec Washington, comme cela a été le cas ces dernières années.

D’énormes défis

En somme, ne nous attendons pas à des changements majeurs de la part de Biden concernant la Syrie. Il abordera probablement le conflit avec la même prudence qu’il a observée en tant que vice-président, et il est peu probable qu’il intensifie l’implication militaire américaine. Cela dit, il n’est guère incité à s’éloigner des politiques américaines existantes, à savoir le maintien de certaines forces à l’est et des sanctions contre Assad.

Il existe enfin une dernière inconnue : son prédécesseur laissera-t-il la Syrie tranquille durant les dernières semaines de son mandat ? 

Compte tenu des priorités de Biden ailleurs, la politique syrienne ne sera susceptible de changer radicalement que si un changement majeur s’opère sur le terrain, ou si les autres priorités étrangères de Washington en sont affectées. Les politiques à l’égard de l’Iran, de la Turquie, de la Russie et d’Israël pourraient toutes avoir des répercussions sur la Syrie – mais à l’heure actuelle, il semble peu probable que Biden consacre du capital politique sur le conflit syrien en tant que tel.

Il existe enfin une dernière inconnue : son prédécesseur laissera-t-il la Syrie tranquille durant les dernières semaines de son mandat ? Alors que Trump se concentrera probablement sur la contestation de la légitimité de sa défaite électorale, certains ont émis l’hypothèse qu’il pourrait également utiliser ses dernières semaines au pouvoir pour saboter Biden. La Syrie pourrait être une arène pour ce faire, Trump pouvant tenir sa promesse de retirer les dernières troupes restantes à l’est. Cela peut paraître improbable, mais Trump a su choquer tout au long de sa présidence.

Même sans un tel imprévu final, Biden fera face à d’énormes défis pour reconstruire la réputation de Washington à l’international. Si, presque certainement, la Syrie recevra une certaine attention à cet égard, il est peu probable qu’elle occupe le devant de la scène.

Traduit de l’anglais (original).