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Vers une kamourisation de la Tunisie ?

L’accord signé par le gouvernement et les manifestants d’El Kamour a entraîné les révoltes simultanées de plusieurs régions tunisiennes réclamant la reproduction du « modèle Kamour ». Ces mouvements sociaux d’une ampleur inédite risquent d’affaiblir davantage un État déjà fragile
Des manifestants agitent le drapeau tunisien pendant un sit-in sur un site de production de pétrole à El Kamour, dans le sud du pays, le 16 juillet 2020 (AFP)
Des manifestants agitent le drapeau tunisien pendant un sit-in sur un site de production de pétrole à El Kamour, dans le sud du pays, le 16 juillet 2020 (AFP)

Le 6 novembre 2020, le gouvernement tunisien signe un accord avec les manifestants d’El Kamour, dans le gouvernorat de Tataouine (sud), mettant ainsi fin à un mouvement social commencé en 2016. Le texte prévoit de multiples subventions spécifiques à la région (un fonds de développement, 1 000 prêts pour financer des projets créateurs d’emploi, des dotations aux mairies de la région et à l’équipe sportive locale) ainsi que des recrutements dans les sociétés de jardinage et dans les compagnies pétrolières, le tout conditionné à la fin du sit-in et à la reprise de la production.

Le 9 novembre, lors d’un point de presse, le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, annonce que le modèle pourrait être dupliqué à d’autres régions et donne quelques exemples. Les territoires non cités se rebiffent et crient à la discrimination.

Le gouvernement est alors obligé de préciser son propos et de promettre la transposition du modèle El Kamour à toutes les régions tunisiennes.

Loin d’apaiser les tensions, cette promesse accentue la pression sur l’exécutif. Des sit-in et des grèves générales sont organisés dans plusieurs localités. Le célèbre caricaturiste Z y voit une « kamourisation » de la Tunisie.  

Alors que le pays traverse la pire crise économique depuis son indépendance en 1956, cette multiplication de mouvements sociaux qui s’affranchissent souvent des traditionnels corps intermédiaires peut-elle menacer la transition démocratique voire l’État ?

La révolte des régions, un classique tunisien

Depuis le XIIe siècle, Tunis est la capitale de ce qui correspond aujourd’hui à la Tunisie. Au fil des siècles, un système centralisateur s’est mis en place, s’accentuant avec la colonisation par la très jacobine IIIe République et se poursuivant avec l’État national instauré depuis l’indépendance. 

Cette situation n’a pas manqué de provoquer la fronde des régions intérieures, qui assistaient à un transfert de richesses vers les lieux de pouvoir que sont la capitale et, dans une moindre mesure, les grandes villes côtières. 

C’est ainsi qu’en 1864, Ali Ben Ghedhahem mena une révolte de plusieurs tribus du centre et de l’ouest du pays contre la fiscalité imposée par Sadok Bey, bey de Tunis de la dynastie des Husseinites de 1859 à sa mort. 

Cent-vingt ans plus tard, en 1984, c’est du sud qu’est partie la « révolution du pain » contre l’augmentation du prix du pain et des produits céréaliers de première nécessité. 

Il est à noter que les régions côtières réputées plus privilégiées n’étaient pas à l’abri d’une contestation du pouvoir central, la révolte des petits propriétaires terriens d’Ouardanine (Sahel) contre la politique collectiviste d’Ahmed Ben Salah en 1969 en est un parfait exemple.

Un modèle de développement à bout de souffle

Au sortir de la colonisation, l’État a mis en place une politique industrielle planifiée. Dans les années 1960, plusieurs pôles productifs (essentiellement étatiques) ont vu le jour sur tout le territoire national (sidérurgie à Bizerte, sucrerie à Béja, industrie du papier à Kasserine, industries pétrochimiques dans le sud). 

En plus d’un intérêt économique évident, l’objectif était de fixer les populations et de limiter l’exode rural. 

Si ces grands pôles ont participé au développement du pays, ils n’ont pas pour autant profité aux habitants qui, en plus de subir les effets secondaires de ces industries sur leur santé, voyaient les richesses captées par la capitale et la région du Sahel dont étaient issus les deux premiers présidents, Habib Bourguiba et Zine el-Abidine Ben Ali

Il n’est donc pas étonnant de voir que la révolution est partie de cette « Tunisie de l’intérieur » le 17 décembre 2010.

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Pourtant, depuis la chute de Ben Ali, et en dépit des discours promettant un nouveau modèle de développement, aucune réelle inflexion n’a été observée. 

Les gouvernants successifs ont été obligés de répondre aux diverses contestations qui se sont généralisées sur tout le territoire par des mesures destinées à acheter la paix sociale (recrutement sur des chantiers, titularisation des contractuels, etc.) mais dépourvues de toute vision à long terme, l’instabilité gouvernementale, quatorze mois en moyenne, n’aidant pas. 

À cette valse des gouvernements s’est ajoutée l’habitude pour chaque nouvelle équipe de ne pas honorer les engagements pris par ses prédécesseurs en matière d’accords sociaux. 

Cette décrédibilisation de la parole publique a eu pour effet de radicaliser la contestation et de la libérer de la tutelle des traditionnels corps indépendants, à commencer par la puissante centrale-syndicale, l’UGTT.

Montée de la contestation indépendante

Cette mutation a pu s’observer à Kerkennah, où un mouvement social réclamant une meilleure répartition des bénéfices dégagés par la société britannique de pétrochimie Petrofac a paralysé l’archipel pendant des semaines en 2016. 

L’expérience s’est reproduite à El Kamour, dans le gouvernorat de Tataouine. Des jeunes ont occupé les abords de champs pétroliers en réclamant des recrutements aussi bien dans les sociétés d’extraction que dans des entreprises publiques et dans l’administration. 

Un premier accord a été signé en juin 2017, prévoyant essentiellement des embauches et des titularisations dans les sociétés pétrolières et dans l’entreprise de jardinage ainsi que la création d’un fonds d’investissement régional, mais ses principaux points n’ont pas été mis en œuvre. La contestation a alors repris durant l’été 2020. 

Des manifestants entrent sur un site de production de pétrole malgré les forces militaires à El Kamour, dans le sud du pays, le 16 juillet 2020 (AFP)
Des manifestants entrent sur un site de production de pétrole malgré les forces militaires à El Kamour, dans le sud du pays, le 16 juillet 2020 (AFP)

Le gouvernement d’alors, dirigé par Elyes Fakhfakh et dont le ministre de l’Intérieur n’était autre que Hichem Mechichi, a tenté de déloger les manifestants par la force avant d’y renoncer. 

Cette hésitation a radicalisé les protestataires, qui ont décidé de fermer une vanne de pompage de pétrole. Des discussions se sont mises en place et un accord a été trouvé au bout de quatre mois. 

El Kamour constitue un tournant en ce qu’il a forcé les gouvernants à discuter directement avec une « coordination » sans la médiation de la société civile classique (syndicats, organisations nationales, etc.). Et les déclarations de Mechichi sur la reproductibilité du modèle ont été parfaitement reçues par les intéressés. 

Dès le lendemain, plusieurs mouvements (grèves générales, sit-in) ont essaimé partout sur le territoire national. Et chaque région déshéritée est partie à la recherche de la « vanne » qu’il fallait fermer pour se faire entendre.

Ainsi, à Gabès, les manifestants ont bloqué la zone industrielle, ce qui a eu pour conséquence une rupture d’approvisionnement en bouteilles de gaz touchant particulièrement Sfax, deuxième ville du pays qui, 65 ans après l’indépendance, reste très peu raccordée au réseau de gaz naturel. 

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Voyant que leur mouvement affectait des particuliers, les protestataires ont recentré leur action sur les activités à destination des industriels.

Plusieurs coordinations ont vu le jour, avec ou sans l’appui de l’antenne locale de l’UGTT. 

Les demandes sont similaires : que l’État honore ses engagements en matière de création d’emplois – dans le secteur public mais aussi privé au titre de la responsabilité sociale des entreprises. 

L’embauche dans des sociétés dites d’environnement et de jardinage est une revendication récurrente mais plusieurs détracteurs y voient une forme d’emploi fictif car dans plusieurs cas, elle ne correspond pas à une activité concrète et continue. L’exécutif s’est engagé à passer des marchés avec des entreprises et collectivités afin d’assurer une réelle demande justifiant ces embauches.

Multiples incendies

Le gouvernement a organisé un premier conseil ministériel destiné à Gafsa, région du bassin minier et théâtre d’une succession de mouvements sociaux depuis 2008 ; d’autres gouvernorats (Béja, Kairouan et Gabès) suivront. 

Cette réponse sera-t-elle suffisante pour éteindre les multiples incendies qui traversent le territoire ? Les prochains jours nous le diront. Mais cette simultanéité peut fragiliser l’union d’un pays déjà exsangue et transformer l’opposition entre les régions et la capitale en affrontements interrégionaux. 

Ce d’autant plus que la révolution a mis en lumière la persistance, résiduelle, du tribalisme. De 2011 à 2015, les affrontements entre tribus ont fait 30 morts et 400 blessés. 

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Outre les conséquences économiques, la contestation pourrait avoir des répercussions sur la diplomatie tunisienne. 

C’est ainsi que des manifestants à Majel Belabbes (dans le gouvernorat de Kasserine, à la frontière algérienne) menacent de fermer les vannes d’un gazoduc transméditerranéen reliant l’Algérie à l’Italie. 

Le président de la République Kais Saied et le chef du gouvernement Hichem Mechichi ont déclaré que les blocages menaçant les intérêts vitaux du pays allaient être empêchés.

Alors que la Tunisie s’apprête à commémorer les dix ans de sa révolution, la crise économique et les tensions sociales sont à leur comble. 

De plus en plus de citoyens, ne voyant aucune perspective encourageante et considérant une bonne partie de la classe politique comme incapable de proposer un projet crédible, se détournent de la promesse de lendemains meilleurs et se réfugient dans l’abstention – quand ils ne plébiscitent pas une restauration autoritaire.