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Guerres culturelles réactionnaires et « américanisation » de la vie politique française

En France, les guerres culturelles surfent sur le réalignement politique qui a suivi l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Participant d’une « américanisation » de la vie politique, elles sont synonymes de droitisation extrême des débats et des idées
Manifestation contre l’islamisme organisée par le groupe d’extrême droite Génération identitaire (GI), à Paris, le 17 novembre 2019 (AFP)

On désigne aux États-Unis sous le vocable de culture wars (guerres culturelles) les polémiques interminables relatives aux questions religieuses, culturelles ou de civilisation, tels l’avortement, l’euthanasie, le port des armes, etc. Ces conflits de nature non économiques sont omniprésents car les deux principaux partis américains sont, à quelques différences près, d’accord sur la nature capitaliste du système et les politiques macro-économiques à mener.

La France, pays qui a inventé la partition politique entre une gauche (parti du mouvement et de l’émancipation individuelle) et une droite (formation de l’ordre et des traditions), semble en apparence éloignée de ce schéma. À y regarder de plus près, il faut observer un premier paradoxe : la politique française est, pour paraphraser la ministre de l’Enseignement supérieur, « gangrénée » par les guerres culturelles.

Guerres culturelles et COVID-19

Certes, ces guerres culturelles ne sont pas nouvelles. Dans l’après mai 68, elles existaient déjà : lutte pour la légalisation de l’avortement et essor du mouvement féministe, développement de l’écologisme politique, remise en cause des « valeurs » et de la moralité engoncées de la société gaullienne, contestation des hiérarchies traditionnelles dans la famille, à l’école ou sur les lieux de travail. Mais ces combats étaient articulés autour de la question sociale et à travers le prisme d’un économisme marxisant.

On peut ici noter un deuxième paradoxe : s’il existe une « américanisation » de la vie politique française, ce n’est pas en vertu d’un introuvable « islamogauchisme » universitaire ou de la « racialisation » de la lutte syndicale à travers les groupes de parole non mixtes, mais du fait de la multiplication des guerres culturelles.

Ces conflits très durs qui portent sur les « valeurs », le « vivre ensemble », « l’identité nationale » ont pour objectif […] de réduire au silence les mouvements qui luttent contre les discriminations

Au printemps 2020, la pandémie de COVID-19 avait suscité à gauche des espoirs de remise en cause d’un capitalisme globalisé, vecteur d’inégalités et de destruction de l’environnement. Un an plus tard, l’auto-extinction de ce capitalisme prédateur ne semble pas à l’ordre du jour. La pandémie actuelle, pas plus que la crise financière de 2008, ne semble être en mesure de faire vaciller le système économique actuel.

Au contraire, cette période « COVID-19 » a anesthésié les mouvements sociaux et paralysé les luttes contre les inégalités sociales. Les promesses d’investissement dans les services publics essentiels, tels que les hôpitaux ou les écoles, n’ont pas été tenues par le gouvernement.

Le gouvernement, les forces de droite, d’extrême droite et même parfois de gauche ont eu toute latitude pour mettre en scène le feuilleton des guerres culturelles. En France, celles-ci reposent sur les « piliers de la république », c’est-à-dire la laïcité et la référence à un « universalisme » censé, magiquement, rendre les Français égaux dans tous les domaines.

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Ces conflits très durs qui portent sur les « valeurs », le « vivre ensemble », « l’identité nationale » ont pour objectif de créer des coalitions politiques factices entre des électorats hétérogènes (de gauche et de droite) et de réduire au silence les mouvements qui luttent contre les discriminations (de nature économique, mais aussi liées au genre et à la race).

Il n’est donc pas étonnant que ces guerres culturelles qui décrètent, du point de vue des dominants, quelles sont les revendications sociales qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas se soient intensifiées depuis un an. La période de pandémie qui a anesthésié les consciences est favorable à ces campagnes de désinformation et de mise à l’index d’opposants. Notons qu’elles sont souvent complaisamment relayées (quand elles ne sont pas créées) par les médias.

Guerre sur les « valeurs »

Pour ne rappeler que les faits les plus récents : la dissolution du Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), sur des bases juridiques non établies, les accusations fantaisistes et infâmantes d’islamogauchisme relayées par des ministres, une partie du personnel politique (jusqu’au sein de la gauche) et la plupart des médias, les groupes de parole non mixtes (du syndicat étudiant UNEF) qui sont accusés de « racisme anti-blanc »,  les amendements liberticides et islamophobes du Sénat à la loi censée « renforcer les principes républicains », la polémique à Sciences Po Grenoble à propos de l’utilisation du mot « islamophobie », la controverse relative à la subvention accordée par la majorité de gauche au projet de construction de la mosquée Eyyûb Sultan à Strasbourg, la « charte des valeurs républicaines » qui somme imams et musulmans d’afficher leur loyauté aux « valeurs de la République », etc.

Cette charte constitue un catalogue de prescriptions infantilisantes et condescendantes à l’égard des musulmans, à qui l’État ordonne de se conformer à des « valeurs républicaines et laïques » brossées à gros traits. Il n’existe aucune autre association, cultuelle ou pas, à qui le gouvernement ait fait des mises en garde similaires.

Dans un État démocratique, le gouvernement doit attendre de ses citoyens non pas qu’ils se conforment à un catalogue de « valeurs » vaguement définies, mais qu’ils respectent la loi. Imposer aux individus la croyance en des valeurs revient à introduire une police de la pensée, ce qui est le propre des régimes totalitaires

L’article 9 affirme que « les dénonciations d’un prétendu racisme d’État, comme toutes les postures victimaires, relèvent de la diffamation. Elles nourrissent et exacerbent à la fois la haine antimusulmane et la haine de la France ». Ce passage vise implicitement l’utilisation du terme « islamophobie », notion réfutée par le gouvernement et une grande partie du champ politique et médiatique français.

Cette notion est pourtant largement acceptée et utilisée à l’étranger et au sein des sciences sociales. Cette prescription est inquiétante dans le cadre d’une démocratie libérale puisque le gouvernement, juge et partie, s’auto-innocente ante factum de tout racisme systémique. Il suffit de constater les pratiques discriminatoires de la police pour se persuader que celui-ci existe bien en son sein.

Les plaintes de victimes de discrimination ou de racisme sont a priori qualifiées, de manière insultante, de « postures victimaires ». En outre, être victime du racisme et s’en plaindre revient à « exacerber la haine antimusulmane et la haine de la France ». Cette injonction est un pas hors du cadre démocratique : un gouvernement ne peut établir à l’avance comment il sera jugé pour ses actes délictueux ou criminels, à moins de considérer qu’il est en tout temps infaillible.

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L’idée de « haine de la France » est vague, trouble et renvoie au répertoire traditionnel des nationalistes et de l’extrême droite. Pourquoi critiquer les actes iniques de son gouvernement serait-il synonyme de « haine de son pays » ?

Dans un État démocratique, le gouvernement doit attendre de ses citoyens non pas qu’ils se conforment à un catalogue de « valeurs » vaguement définies, mais qu’ils respectent la loi. Imposer aux individus la croyance en des valeurs revient à introduire une police de la pensée, ce qui est le propre des régimes totalitaires.

Une offensive nationaliste et réactionnaire

Les guerres culturelles surfent sur le réalignement des rapports de force partisans qui ont suivi l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Macron a en effet dynamité l’opposition gauche/droite organisée autour de deux forces hégémoniques (sociale-démocrate avec le Parti socialiste et conservatrice avec Les Républicains).

Ajoutons que l’« américanisation » de la vie politique française se déroule sous l’angle de la droitisation extrême des débats politiques. Les conflits sur les « valeurs » ont pour objectif de magnifier « l’exemplarité française », modèle de république et de démocratie dans le monde (« France pays des droits de l’homme », des « Lumières », « universalisme » censé rendre tout le monde égal et libre, le « français, langue universelle », « unité et indivisibilité de la nation française », ou encore promotion des « aspects positifs de la colonisation française »).

On peut voir dans ces affirmations abstraites et auto-congratulatoires l’expression d’un nationalisme enrobé dans la mythologie révolutionnaire de 1789.

Cette insensibilité de principe aux différences est, au mieux, une erreur politique grave, au pire, une escroquerie politicienne

Les guerres culturelles reposent également sur un autre présupposé : une égalité citoyenne de principe, martelée partout, mais qui refuse de reconnaître les différences (ethniques, culturelles ou religieuses) au nom de l’indivisibilité du corps des citoyens.

Cette insensibilité de principe aux différences est, au mieux, une erreur politique grave, au pire, une escroquerie politicienne. Car pour savoir si l’égalité réelle existe dans la société, il est nécessaire d’identifier et de mesurer les inégalités. Il faut donc se pencher sur les discriminations liées à la classe, mais aussi au genre et à la race, ce que refuse catégoriquement l’État français au nom de l’idéologie universaliste.

En réalité, l’égalité réelle n’est pas rhétorique, mais politique, c’est-à-dire qu’elle s’exprime à travers le principe d’équité : donner plus à ceux qui ont moins sur le plan économique ou qui sont discriminés en fonction de leur genre ou race.

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Les guerres culturelles orchestrées par les forces réactionnaires en France aboutissent à des inversions aussi monstrueuses que choquantes : le chercheur qui travaille sur les discriminations est qualifié « d’islamogauchiste », c’est-à-dire de suppôt des terroristes djihadistes qui ont ensanglanté la France. Les groupes de parole non mixtes de victimes du racisme sont traités de « racialistes » ou « racistes ».

Comme l’a écrit François Héran, professeur au Collège de France, ceux qui travaillent sur ou militent contre les discriminations diverses ne « divisent pas la République », mais « ont pris ses promesses au mot ». Leurs critiques réactionnaires mènent contre eux un combat politique insidieux qui travestit la réalité au motif qu’elle révèle des faits qui les dérangent.

Les forces démocratiques et progressistes n’ont d’autre choix que de remettre la vérité à l’endroit en poursuivant leurs recherches et en continuant la pratique de réunions non mixtes. Elles doivent aussi expliquer au public, avec pédagogie, pourquoi ces accusations sont aussi grotesques que dangereuses pour la démocratie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Philippe Marlière
Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à la University College de Londres (UCL).