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Guerre à Gaza : les États-Unis gagnent du temps pour permettre le génocide israélien

Ainsi que l’a récemment démontré l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, dans un rare moment d’honnêteté, Washington s’engage pleinement à faciliter la destruction du peuple palestinien par Israël
Le président américain Joe Biden sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, le 20 février 2024 (AFP)

Parfois, il est judicieux, pour le bien de notre santé mentale, d’ignorer les discours creux des personnalités politiques et des représentants officiels, tandis qu’à d’autres moments, il est nécessaire d’y prêter une attention toute particulière.

Pour ce qui est des États-Unis, étant donné le très piètre niveau de leur discours officiel à ce stade, il est devenu plus difficile de distinguer la différence.

Les très rares fois où le président, qui ne sait pas si c’est l’Ukraine, l’Irak, le Mexique ou l’Égypte qui est le sujet tel ou tel jour, accepte de répondre à une ou deux questions d’un corps de presse essentiellement sténographique et domestiqué, il est de plus en plus facile de ne plus y prêter attention et de considérer tout cela comme des subterfuges et des absurdités destinés à ajouter une nouvelle couche au mur de fer qui couvre les agissements génocidaires d’Israël.

Et pourtant, il y a ces rares moments où l’un ou l’autre responsable exprime réellement ce qu’il pense et révèle les intentions politiques.

À la suite de discussions et de la réponse acerbe de l’ambassadeur russe auprès des Nations unies, Vassily Nebenzia, au veto américain répréhensible et criminel opposé à la résolution algérienne en faveur d’un cessez-le-feu immédiat à Gaza, l’ambassadrice des États-Unis auprès de l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, a donné une très brève conférence de presse.

Que devons-nous penser du fait que les États-Unis soutiennent l’implacable machine à tuer et à détruire israélienne, ainsi que la cruauté quotidienne presque insondable qui l’accompagne ?

En conclusion, elle a souligné l’importance d’une « diplomatie directe sur le terrain jusqu’à ce que nous parvenions à une solution finale ». Cela signifie évidemment qu’il ne peut y avoir de « cessez-le-feu immédiat », car les délicatesses de la « diplomatie directe » risquent d’être perturbées.

En d’autres termes, laissons les horreurs se poursuivre, advienne que pourra, et que le reste du monde soit damné, tandis que les États-Unis et leurs quelques alliés restants gagnent du temps pour permettre à Israël d’atteindre ses prétendus objectifs.

Dans le brouillard de la propagande, de la désinformation et de toutes les formes de coercition (sans parler de l’énorme bâton de veto onusien brandi par les États-Unis), peut-on encore douter de la réelle nature de ces objectifs ?

Tandis que la fenêtre d’Overton de ce qui est devenu normalisé continue de s’élargir de manière exponentielle sur le terrain à Gaza, il serait difficile de ne pas saisir l’intention de l’expression de Linda Thomas-Greenfield, la « solution finale », et le sentiment de dissonance cognitive qu’elle était censée infliger.

Une cruauté insondable

Le laboratoire d’essais d’armes, de contrôle de la population et de surveillance qu’est Gaza, ouvert aux consommateurs du monde entier depuis au moins 2007, avec l’imposition par Israël d’un blocus total sur la bande côtière, est clairement entré dans une nouvelle phase.

Si cette « nouvelle phase » a des implications politiques déterminantes, elle constitue également un affront direct à notre sens même de ce que peut encore signifier être humain à l’ère numérique de la communication mondiale instantanée et de la consolidation et de la docilité presque totales des médias occidentaux dominants.

Que devons-nous penser du fait que les États-Unis soutiennent l’implacable machine à tuer et à détruire israélienne, ainsi que la cruauté quotidienne presque insondable qui l’accompagne ? Cherche-t-on simplement à tuer et à terroriser le plus grand nombre possible de Palestiniens, en particulier les enfants et les femmes ?

S’agit-il de détruire toutes les institutions et structures existantes ? Routes, réseaux d’eau, centrales électriques, capacités agricoles, maisons, écoles, universités, hôpitaux, bibliothèques, mosquées, églises, librairies, boulangeries, pharmacies et même les soi-disant « zones de sécurité » désignées, au point de rendre Gaza complètement inhabitable ?

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Ou est-ce pour s’emparer et exploiter les gisements de gaz au large des côtes, dont les Palestiniens ont le droit d’exploiter les ressources, mais auxquels ils n’ont jamais eu accès ? Y aurait-il également d’autres messages adressés au monde ?

Dans les jours qui ont suivi la tactique dilatoire de Linda Thomas-Greenfield, qui a opposé une fois de plus le veto américain à une résolution de cessez-le-feu, et son discours sur la « solution finale », les forces d’occupation israéliennes ont construit une route coupant le nord de Gaza du sud, tout en bombardant les installations de l’UNRWA et un abri du personnel de Médecins sans frontières.

Les forces d’occupation israéliennes continuent de bloquer et d’empêcher l’approvisionnement en nourriture et en médicaments. Après l’un des premiers cas enregistrés de nourrisson mort de faim, 10 000 autres enfants sont en danger imminent de mourir de malnutrition, et bien sûr de nombreux autres enfants et personnes âgées risquent de connaître le même sort.

Environ un demi-million de personnes sont au bord de la famine dans le nord de la bande de Gaza, alors même que les tireurs d’élite israéliens mitraillent les Palestiniens qui tentent désespérément d’atteindre le peu d’aide qui arrive au compte-gouttes.

Avec un niveau de cruauté génocidaire de plus en plus évident, les forces israéliennes ont effectué des frappes de précision à Beit Lahia et à Jabalia pour détruire des machines et des véhicules de sauvetage et d’assainissement.

Cela a augmenté le risque de propagation des maladies dans ces zones, tout en forçant les populations à fouiller les décombres à la recherche de survivants ou des dépouilles de leurs proches avec seulement leurs mains et des outils rudimentaires, ce qui épuise encore plus les personnes déjà mal nourries.

Le cynisme de la politique américaine

Parallèlement, l’Égypte – qui, inexplicablement, n’a pas encore rompu son accord de paix avec Israël – poursuit à un rythme soutenu la construction de ce qui est vaguement appelé une « zone » dans le désert du Sinaï, à la frontière de Rafah. Plus récemment, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a publié son premier « plan » post-agression suffisamment vague pour le contrôle de la bande de Gaza.

Pendant ce temps, de nombreux Israéliens restent déplacés, l’économie a été gravement affectée et – à part la destruction pure et simple et la mort – les choses ne progressent pas si bien sur le terrain pour ce qui est des prétendus « objectifs » de l’assaut de Netanyahou : rapatrier les otages israéliens et détruire le Hamas.

L’échec [face à la Russie en Ukraine] et l’impératif géographique de maintenir le contrôle de certaines routes maritimes pour assurer la domination des États-Unis [ont] presque rendu inévitable l’ouverture d’un nouveau front au Moyen-Orient, et ce sont les populations sacrifiables, en l’occurrence les Palestiniens, qui sont contraintes d’en payer le prix

Comment, à ce stade, peut-on douter que l’expulsion massive soit non seulement possible, mais plausible ? Et, alors que l’occupation et les colons maraudeurs poursuivent leurs massacres en Cisjordanie et à Jérusalem, peut-on encore sérieusement douter de la possibilité d’une destruction effective de la mosquée al-Aqsa, ce qui est constamment évoqué et même allègrement enseigné dans certaines écoles israéliennes ?

Il est clair que le discours ambiant totalement creux des différentes personnalités politiques est l’un des principaux moyens utilisés pour contenir notre imagination, pour évoquer les choses uniquement dans le cadre de certains paramètres, en rendant d’autres choses impensables, inimaginables, alors même qu’elles sont sous nos yeux.

Au niveau géopolitique plus large, la poursuite de l’expansion de l’OTAN comme moyen de maintenir l’hégémonie américaine face aux BRICS et à la multipolarité prônée par l’alliance russo-chinoise a mis les États-Unis en état de panique.

La politique américaine tout à fait cynique consistant à financer une guerre par procuration en Ukraine afin de provoquer un changement de régime en Russie s’est révélée être un échec total, comme le constatent de plus en plus de contribuables américains à qui l’on demande de payer l’énorme facture, tandis que l’allégeance à cette même politique de guerre appauvrit également l’Europe.

Dans l’esprit des décideurs politiques néoconservateurs et de l’alliance unipartite belliciste de Washington, cet échec – et l’impératif géographique de maintenir le contrôle de certaines routes maritimes pour assurer la domination des États-Unis – a presque rendu inévitable l’ouverture d’un nouveau front au Moyen-Orient, et ce sont les populations sacrifiables, en l’occurrence les Palestiniens, qui sont contraintes d’en payer le prix.

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Ajoutez à cela le fait que, après des années de dissonance cognitive orchestrée aux États-Unis sur une myriade de sujets – la prétendue collusion russe, la fraude électorale, le traitement du covid, les obligations de vaccination, l’été de George Floyd, le 6 janvier 2021, la guerre en Ukraine, les Twitter Files et tant d’autres –, une situation idéale a été créée pour les détenteurs du pouvoir.

Ceux qui s’indignaient autrefois d’être censurés ou « shadow-bannis » (soumis au bannissement furtif) pour des opinions associées à la droite sont aujourd’hui tout à fait prêts à bannir les discours pro-palestiniens. Quant à ceux qui sont aujourd’hui harcelés, doxés ou même licenciés pour avoir publié leurs opinions, ils ne comprennent pas le tapage qu’a suscité le bannissement du président Donald Trump du réseau Twitter.

Nous nous retrouvons aujourd’hui avec une population divisée de manière égale, qui s’affronte sur presque tous les sujets, et qui n’est plus capable, ou presque, de s’en tenir à des principes sur quoi que ce soit. Cela se voit très clairement dans les questions centrées sur la liberté d’expression et à travers la scène médiatique et les réseaux sociaux, là même où les atrocités qui se déroulent quotidiennement à Gaza sont filtrées ou présentées.

Saturation de l’information

Nous sommes loin des révélations courageuses de Julian Assange, qui fait aujourd’hui appel d’une décision de justice visant à l’extrader vers les États-Unis, où la même classe politique et médiatique qui verse des larmes de crocodile pour la mort du dissident russe Alexeï Navalny ne prononce pas un mot en faveur d’Assange.

Si le travail de Julian Assange, de Chelsea Manning, d’Edward Snowden et d’autres a consisté à révéler des informations détenues secrètes du public, nous en sommes aujourd’hui au stade de la saturation d’informations incessantes, où le secret ne semble plus avoir de raison d’être.

Dans la mesure où presque tout est public et disponible, il s’agit désormais de vérifier la réalité, plutôt que de la découvrir. Ce faisant, des « récits » sont construits.

Malgré les diverses formes de censure et de désinformation, nous n’avons jamais vécu une telle attaque génocidaire où autant d’informations sont non seulement facilement disponibles, mais peuvent souvent être vues en temps réel. Comment, alors, en tant que consommateurs et producteurs d’informations, ainsi qu’en tant qu’électeurs politiques, pouvons-nous réagir à la situation actuelle ?

Nous nous heurtons à un régime qui s’en prend directement à l’humanité. À chaque minute qui passe, de nouvelles leçons de lâcheté et de cruauté sont données par les Israéliens et leurs complices américains

De ce point de vue, il est difficile de ne pas voir dans le prolongement de cette agonie infligée à une population particulière, les Palestiniens, et dans la diffusion de ses moments les plus vulnérables une sorte de nouvelle mise à l’épreuve de la catégorie même de l’humanité et de l’être humain, et cela met également en évidence à quel point nos pouvoirs politiques sont limités, même dans les démocraties ostensiblement représentatives.

On ne peut sous-estimer l’importance du fait que l’Afrique du Sud ait porté l’accusation de génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ), ainsi que les premières conclusions de cette dernière, mais cela ne reste qu’un outil que nous devons apprendre à utiliser afin d’élargir les principes sur la base desquels nous pensons et agissons dans le monde.

Alors que nous regardons les principales institutions de nos sociétés pourrir et se désintégrer de l’intérieur, en raison d’une incapacité à nommer ce qui se passe à Gaza et dans le monde, les positions autrefois considérées comme fondées sur des principes sonnent plus creuses que jamais.

Tandis que les mères à Gaza peuvent à peine accoucher ou nourrir leurs bébés, que les pères ne peuvent pas protéger leurs enfants, que les médecins ne peuvent pas soigner, et que beaucoup ne peuvent même pas récupérer les dépouilles de leurs proches pour les enterrer, nous ne pouvons que constater que cette cruauté empoisonnée vise l’idée même d’être un enfant, une mère, un père, un soigneur, une personne en deuil.

Nous nous heurtons à un régime qui s’en prend directement à l’humanité. À chaque minute qui passe, de nouvelles leçons de lâcheté et de cruauté sont données par les Israéliens et leurs complices américains. Dans le même temps, nous devons rester humblement admiratifs face à la résistance et à l’humanité dont fait preuve la population de Gaza.

Tout en continuant à dénoncer ce génocide, nous devons cependant être plus exigeants envers nous-mêmes. Nous devons trouver des moyens toujours plus utiles de résister et de rester humains à la recherche d’une solution politique juste à l’une des plaies les plus exposées et les plus purulentes du monde, qu’il est grand temps de soigner.

- Ammiel Alcalay est poète, romancier, traducteur, essayiste, critique et universitaire. Il est l’auteur de plus de vingt ouvrages, dont After Jews and Arabs, Memories of Our Future et CONTROLLED DEMOLITION : a work in four books, à paraître prochainement. Il est professeur émérite au Queens College, City University of New York (CUNY), et au CUNY Graduate Center à New York.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par Imène Guiza.

Ammiel Alcalay is a poet, novelist, translator, essayist, critic and scholar. He is the author of more than 20 books including After Jews and Arabs, Memories of Our Future and the forthcoming Controlled Demolition: a work in four books. He is Distinguished Professor at Queens College, CUNY, and the CUNY Graduate Center in New York.
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