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Le gouvernement d’extrême droite israélien fait tomber le masque qui permet la complaisance occidentale

Peut-être que l’Occident devra accepter qu’il n’y a aucune différence juridique ou morale entre l’occupation en Ukraine et l’occupation en Palestine
Itamar Ben-Gvir, leader d’extrême droite israélien du parti Otzma Yehudit (Force juive), participe à un événement de campagne le 6 octobre 2022 (AFP)
Itamar Ben-Gvir, leader d’extrême droite israélien du parti Otzma Yehudit (Force juive), participe à un événement de campagne le 6 octobre 2022 (AFP)

Du point de vue de tout spectateur, Israël est visiblement en train de changer.

Ce changement est plus visible de l’extérieur : le monde voit une démocratie libérale occidentale évoluer à une vitesse alarmante vers l’ultranationalisme, le fondamentalisme, le racisme, le fascisme et l’effondrement de structures démocratiques dans la foulée des récentes élections

Bien qu’exacte, cette vision est également déformée. Elle part du principe que, jusqu’à présent, Israël était effectivement une démocratie occidentale, mais que le pays est visiblement en train de devenir autre chose.

La vérité, cependant, n’est pas vraiment qu’Israël change fondamentalement, mais plutôt qu’il enlève ses masques et ses costumes. 

L’extrême droite israélienne est beaucoup plus extrémiste que la droite européenne, et peut-être même que la droite américaine

Ce qui change, c’est l’apparence. Les fissures qui apparaissent dans l’image d’Israël n’ont que peu de rapport avec son essence sous-jacente.

De ce point de vue – et de ce point de vue seulement –, le nouveau gouvernement peut être considéré comme porteur d’un message positif : la vérité sur Israël va éclater au grand jour, bien qu’au prix d’un lourd tribut sous le forme de l’oppression des Palestiniens et d’une rupture des structures démocratiques fragiles qui ont jusqu’ici servi les juifs d’Israël.

Le nouveau gouvernement sera le plus à droite et le plus conservateur sur le plan religieux de l’histoire d’Israël. La vérité, du moins en ce qui concerne l’idéologie de la plupart de ses ministres, est qu’il s’agira également du gouvernement le plus extrémiste de tout l’Occident actuel.

L’extrême droite israélienne est beaucoup plus extrémiste que la droite européenne, et peut-être même que la droite américaine.

La gauche et le centre ont cédé à la panique

Elle est désormais appelée à diriger Israël et à contrôler les postes les plus haut placés. Ce gouvernement, dans lequel Benjamin Netanyahou est le porte-drapeau des laïcs et des libéraux, est effectivement un gouvernement très extrémiste. 

Des menaces guettent de toutes parts : destruction du système judiciaire, atteintes aux minorités, renforcement éhonté de la suprématie juive, mainmise de la religion sur la vie quotidienne, ce à quoi s’ajoute une occupation toujours plus cruelle pour ses sujets palestiniens. Il est difficile, à un stade aussi précoce, de savoir quelles perspectives se concrétiseront. 

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Israël a déjà connu des gouvernements de droite et des partis extrémistes dont l’ascension au pouvoir a eu comme effet de modérer leurs desseins, pour toutes sortes de raisons.

L’explication généralement admise est que « les choses sont différentes d’ici qu’elles ne l’étaient de là-bas ». Mais il est tout à fait possible que les nouveaux partenaires de Netanyahou soient plus solides et qu’ils mettent à exécution la menace imminente d’un changement de régime dans plusieurs domaines d’importance cruciale pour Israël.

Face à la concrétisation potentielle de ce scénario extrême, la gauche et le centre en Israël ont cédé à la panique, notamment en se lançant dans une campagne de tentatives d’intimidation. Il ne se passe pas un jour sans qu’une nouvelle prophétie funeste ne soit lancée – et certaines de ces prédictions, sinon toutes, se vérifieront certainement.

Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger : le changement qui plane est-il vraiment si radical ?

Israël était-il vraiment un avant-poste isolé des normes démocratiques, de l’égalité devant la loi, de la protection des droits de l’homme et du caractère sacré des systèmes judiciaires, que ce nouveau gouvernement pourrait venir détruire en entrant en scène ? 

Cet Israël – avant le nouveau gouvernement – était-il le « bon vieux temps », un pays si éloigné du fascisme, de l’ultranationalisme et de l’apartheid que l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement pourrait tout changer en transformant Israël en ce genre de pays ?

Un militant de droite tient une pancarte indiquant « Gauchistes, traîtres » lors d’une manifestation d’activistes de gauche à Jérusalem, le 12 décembre 2022 (AFP)
Un militant de droite tient une pancarte indiquant « Gauchistes, traîtres » lors d’une manifestation d’activistes de gauche à Jérusalem, le 12 décembre 2022 (AFP)

Il est évident que non. Sans minimiser les dangers représentés par le nouveau gouvernement et la voie qu’il a choisie, on ne peut s’empêcher de constater que les campagnes alarmistes en réponse à ses déclarations semblent vouloir dire en filigrane que tout allait bien lorsque la gauche et le centre sionistes étaient au pouvoir, que tout cela prendra désormais fin et que tout ira mal. Cette image est cependant loin d’être exacte.

Il suffit de penser aux 166 Palestiniens, dont au moins 39 enfants, qui ont été tués par l’armée et les colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est depuis le début de l’année. À Gaza, 49 autres Palestiniens, dont dix-sept enfants, ont été tués lors de l’attaque de trois jours lancée par Israël en août contre le territoire assiégé. 

Ont-ils été tués sous ce nouveau gouvernement terrifiant où figurent Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, ou sous le prétendu « gouvernement du changement » accompagné des promesses libérales de Yaïr Lapid et Benny Gantz, dont les fonctions vont bientôt prendre fin ? 

Une question de rhétorique

La différence entre les régimes sera très probablement, avant tout, une question de rhétorique : le centre-gauche tente de passer sous silence les faits, tandis que l’extrême droite ne cachera rien. D’une certaine manière, cela peut s’avérer avantageux. 

Le nouveau gouvernement, par ses paroles et ses actes, peut forcer les alliés d’Israël, ainsi que le camp de gauche, presque inexistant en Israël, à regarder honnêtement Israël et à reconnaître la réalité.

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Avec un gouvernement comme celui qui arrive, il ne sera plus possible d’ignorer, de détourner le regard et d’obscurcir les faits, en essayant de se contenter de faibles condamnations et en s’accrochant à un « processus de paix » fictif ou à une solution à deux États depuis longtemps irréaliste. 

Le nouveau gouvernement obligera l’Occident à regarder Israël et à reconnaître, du moins intérieurement, qu’il s’agit d’un État d’apartheid.

La poursuite de cette mascarade avec Israël deviendra intenable. Le nouveau gouvernement pourrait même obliger les alliés d’Israël à franchir un cap et, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, à prendre des mesures concrètes à son encontre.

Tout cela ne se produira peut-être pas. Il se peut qu’Israël ne se radicalise pas à un point que certains voudraient nous faire craindre ; ou alors, malgré sa radicalisation, l’Occident – en particulier les États-Unis – pourrait continuer de marteler que les strass sont des diamants, de prétendre qu’Israël est l’avant-poste de l’Occident au Moyen-Orient et d’insister sur le fait que toute critique envers l’État est interdite en raison de l’Holocauste. 

La poursuite de cette mascarade avec Israël deviendra intenable. Le nouveau gouvernement pourrait même obliger les alliés d’Israël à franchir un cap

Mais il y a aussi une autre possibilité. Lorsqu’Israël légiférera sur des lois ultranationalistes effroyables, lorsque les démolitions de maisons et les expulsions en Cisjordanie occupée exploseront, lorsque la Cour suprême d’Israël sera privée de tout pouvoir, lorsque l’armée tuera un nombre inimaginable de Palestiniens et que l’annexion des territoires occupés deviendra un fait indéniable, l’Occident n’aura peut-être plus d’autre choix que de tourner le dos à son cher Israël, champion du monde de l’impunité, pour qui presque tout est permis. 

Peut-être qu’alors, la position de l’Occident devra changer. Peut-être que l’Occident comprendra enfin qu’il n’y a aucune différence juridique ou morale entre l’occupation en Ukraine et l’occupation en Palestine et que les mesures qu’il a prises immédiatement contre l’occupation russe peuvent finalement être envisagées contre l’occupation israélienne, après 55 années au cours desquelles l’échéance n’a été que repoussée.

Un coup de poker auquel le monde a cru

Il est vrai que le nouveau gouvernement, et surtout certains de ses ministres, pourraient prendre des mesures irréversibles susceptibles d’amplifier encore les inégalités, l’oppression, les privations, la discrimination et la suprématie juive dans tous les domaines de la vie.

Il est également vrai que les premiers à payer le prix de tout cela seront les Palestiniens des territoires occupés et les citoyens palestiniens d’Israël. Leur vie pourrait certes changer, mais n’oublions pas que leur situation est intolérable depuis déjà des décennies.

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Une poignée d’activistes des droits de l’homme en Israël pourraient également en payer le prix, tout comme la liberté d’expression, déjà confrontée à d’importantes tentatives de restriction. 

Par ailleurs, les dégâts attendus sur les freins et contrepoids gouvernementaux pourraient compromettre l’ensemble de la structure étatique, qu’il soit question du projet de « clause dérogatoire » susceptible de nuire au pouvoir de la Cour suprême dans un pays sans Constitution, ou d’une proposition de loi visant à permettre à des criminels condamnés de siéger au gouvernement.

De nombreux articles d’opinion ont déjà été écrits pour mettre en garde contre ces dangers, qui ne doivent pas être pris à la légère. 

En parallèle, le temps est venu pour Israël de subir un bouleversement fondamental, y compris dans l’attitude de ses amis en Occident. Depuis plus de cinq décennies, Israël prétend que l’occupation commencée en 1967 est temporaire, un coup de poker auquel le monde a cru.

Le nouveau gouvernement mettra un terme à cela. L’occupation sera permanente et non temporaire, tandis qu’il n’y aura clairement aucune intention d’accorder un jour des droits nationaux à la moitié de la population vivant entre le Jourdain et la mer Méditerranée. 

Aucun autre pays ne peut se jouer du droit international comme le fait Israël sans en payer le prix

Ceci exige une réponse internationale : il ne s’agit pas d’une question interne à Israël. Quiconque pense qu’Israël changera un jour de cap de bonne grâce, de son propre chef, ne connaît pas très bien Israël. Israël n’a aucune raison de le faire, ni aucun intérêt. Le monde accepte jusqu’à présent Israël avec son apartheid et son oppression, tandis qu’Israël ignore la communauté internationale, ses institutions et ses décisions. 

Aucun autre pays ne peut se jouer du droit international comme le fait Israël sans en payer le prix. Il faut cependant croire qu’il existe un point à partir duquel une masse critique d’insolence, d’arrogance et d’excès de confiance pourrait ne laisser au monde d’autre choix que d’agir.

On espère ainsi que ce nouveau gouvernement rapprochera Israël de ce point précis – il s’agit là d’un des rares motifs d’espoir dans les parages. 

Gideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz. Il a rejoint Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997 et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son dernier livre, The Punishment of Gaza, a été publié par Verso en 2010.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Gideon Levy is a Haaretz columnist and a member of the newspaper's editorial board. Levy joined Haaretz in 1982, and spent four years as the newspaper's deputy editor. He was the recipient of the Euro-Med Journalist Prize for 2008; the Leipzig Freedom Prize in 2001; the Israeli Journalists’ Union Prize in 1997; and The Association of Human Rights in Israel Award for 1996. His new book, The Punishment of Gaza, has just been published by Verso.
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