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Le scandale Pegasus met en lumière le secteur controversé de la technologie militaire israélienne

Israël est heureux de laisser les anciens de ses services de renseignement vendre des outils intrusifs à des gouvernements problématiques. Une stratégie diplomatique
Le PDG de la société israélienne NSO Group Shalev Hulio dans un stade de Tel Aviv en 2020. Son expérience dans une unité des renseignements a ouvert la voie au développement du logiciel espion Pegasus par NSO (Reuters)
Le PDG de la société israélienne NSO Group Shalev Hulio dans un stade de Tel Aviv en 2020. Son expérience dans une unité des renseignements a ouvert la voie au développement du logiciel espion Pegasus par NSO (Reuters)
Par
TEL AVIV, Israël

Le logiciel espion Pegasus de NSO Group est responsable de violations répétées des droits de l’homme et d’abus de pouvoir à l’échelle mondiale. Les dernières révélations en date embarrassent énormément le nouveau gouvernement israélien.

À la suite de la découverte d’une liste de 50 000 numéros de téléphone appartenant à des journalistes, des activistes ainsi que des hauts fonctionnaires visés par le logiciel espion, une équipe de gestion de crise interdisciplinaire composée de l’agence d’espionnage du Mossad et des ministères de la Défense et des Affaires étrangères a été mise en place pour réagir au scandale.

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Mais il semble que cette initiative soit bien trop modeste et tardive. Des actions plus radicales sont nécessaires pour se débarrasser de l’atmosphère empoisonnée qui a amené des dirigeants européens à exprimer leur inquiétude à propos de ces outils israéliens intrusifs.

Une enquête conjointe internationale de grands médias à travers le monde, dont le Washington Post, Le Monde et Haaretz, a révélé comment, pendant des années, Pegasus a été vendu à des gouvernements répressifs et dictatoriaux tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Azerbaïdjan, ou alors à des pays semi-démocratiques qui ont une mauvaise réputation concernant l’oppression des dissidents politiques, des activistes sociaux et des journalistes tels que le Mexique, l’Inde, le Rwanda et la Hongrie.

Dans certains cas, Pegasus est soupçonné d’avoir piraté les smartphones appartenant à des présidents et des Premiers ministres, parmi lesquels le président français Emmanuel Macron. NSO dément ces allégations.

L’unité 8 200

NSO est un produit typique du secteur de la haute technologie de l’armée israélienne.

Israël est leader dans le monde en ce qui concerne la recherche et le développement d’outils et de moyens de guerre informatiques. Comme pour les ventes d’armes, pour lesquelles Israël figure également dans le top 10 mondial, l’industrie high-tech est liée à l’armée et sa réputée communauté des renseignements.

En tant que petit pays avec une mentalité de siège, Israël a développé ce secteur par nécessité, pour maintenir une avance technologique sur ses ennemis.

À cette fin, Israël a établi des unités de renseignement et de technologie très qualifiées au Mossad, dans les services de sécurité intérieure du Shin Bet, dans l’armée et au sein de l’unité de développement et de recherche du ministère de la Défense.

Les capacités et méthodes de l’unité 8 200 contre les Palestiniens ont été jugées si problématiques et intrusives par 43 des anciens soldats de l’unité qu’ils l’ont accusée de « persécution politique »

La plus célèbre d’entre elles est l’unité 8 200, qui est la plus grande et la plus importante instance au sein des renseignements militaires israéliens.

L’unité 8 200 est chargée de collecter des données et renseignements, de rechercher, analyser, déchiffrer et traiter les informations, ainsi que de fournir un soutien aux opérations spéciales derrière les lignes ennemies.

À l’origine, ses tactiques étaient conçues pour améliorer la prise de décision du gouvernement. Mais au cours des vingt dernières années, 8 200 a également développé des mesures cyber offensives, « éprouvées au combat » lors d’opérations conjointes avec les renseignements américains pour infiltrer les ordinateurs iraniens et endommager les centrifugeuses nucléaires de Natanz.

Les capacités et méthodes de l’unité 8 200 contre les Palestiniens ont été jugées si problématiques et intrusives par 43 des anciens soldats de l’unité qu’ils l’ont accusée de « persécution politique ».

Mais l’unité 8 200 n’est pas un cas à part. Israël dispose également de certaines cyberunités telles que la branche technologique des renseignements militaires (connue sous le nom d’unité 81) et les cyberorganismes défensifs du corps des communications, chargés de protéger les réseaux militaires de toute intrusion, amie ou ennemie.

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Les fondateurs de NSO, Shalev Hulio et Omri Lavie, ont émergé des rangs d’une unité de ce type. Ce qu’ils ont en commun avec de nombreux anciens de ces unités telles que la 8 200, c’est la volonté d’utiliser leur expérience technologique et savoir-faire militaire et de l’appliquer au marché civil.

Ce désir personnel est soutenu par la politique du ministère de la Défense consistant à promouvoir et à exporter les produits militaires – qu’il s’agisse de missiles, d’obus, d’avions, d’artillerie ou de chars ou encore de technologie et de logiciels – vers des marchés étrangers.

L’objectif est non seulement d’améliorer l’économie israélienne mais c’est aussi un outil diplomatique. En vendant des armes ou des outils informatiques, Israël déblaie le chemin dans des territoires encore vierges, en particulier les pays qui n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël ou dont les gouvernements sont des parias aux yeux du monde.

Un temps d’avance sur ses ennemis et ses alliés

Israël n’a aucune inhibition à vendre ses produits à des gouvernements qui feraient frémir les États-Unis et l’Union européenne, tant que ces liens et ces ventes servent ses intérêts diplomatiques et militaires.

Ainsi, Israël (plus particulièrement via le Mossad) a ouvert la voie à la formation de liens d’abord clandestins puis plus ouverts avec certaines parties du monde arabe, qu’il s’agisse des Émirats arabes unis, de Bahreïn ou de l’Arabie saoudite.

L’échange pour Israël est très simple : le ministère de la Défense approuve, autorise et même encourage les sociétés telles que NSO ou Cellebrite à vendre leurs outils létaux à des dictateurs, des forces de police et des services de sécurité sans scrupules. En retour, ces gouvernements sont prêts à nouer des relations avec Israël ou à coopérer avec lui en fournissant des renseignements.

On peut en conclure que le Shin Bet, le Mossad et les renseignements militaires disposent aujourd’hui de logiciels espions bien plus sophistiqués que Pegasus

L’Azerbaïdjan est un bon exemple illustrant cette alliance contre nature.

Israël a vendu des armes et des outils informatiques à l’Azerbaïdjan. Le gouvernement de Bakou l’a utilisé pour espionner et pour harceler ses opposants politiques et des journalistes, et en guise de réciprocité, permet à Israël d’utiliser son territoire comme base de lancement pour des opérations de renseignement contre l’Iran.

Cependant, il y a une réserve à la volonté israélienne de vendre ses produits dans le monde. Il ne vend jamais sa technologie de pointe, laquelle est exclusivement réservée à ses propres agences de renseignement, ce qui permet à Israël d’avoir un temps d’avance sur ses ennemis et même ses alliés.

Par exemple, le Shin Bet utilisera toujours les capacités informatiques les plus sophistiquées pour espionner les Palestiniens dans les territoires occupés.

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C’est seulement quand une nouvelle génération d’outils est développée que le ministère de la Défense autorise la vente de technologies avancées sur les marchés étrangers.

On peut en conclure que le Shin Bet, le Mossad et les renseignements militaires disposent aujourd’hui de logiciels espions bien plus sophistiqués que Pegasus.

Maintenant qu’Israël est dans l’œil du cyclone, il est temps pour son armée et ses diplomates de changer de cap et de politique. Il doit doter de vertus éthiques et morales ses considérations sécuritaires et de politique étrangère.

En premier lieu, la vente d’outils tels que Pegasus doit être suspendue, au moins aux régimes douteux.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.