Aller au contenu principal

« Ils n’arrêteront pas avant de nous avoir tous achevés » : les Syriens déplacés pris entre deux feux

Trois mois après le début de l’offensive turque dans le nord-est du pays, des Syriens racontent la vie difficile de déplacé et les exactions sur le terrain
Plus de 4 000 personnes vivent dans le camp de réfugiés de Washokani à Hassaké, au nord-est de la Syrie (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)
Par
HASSAKÉ, Syrie

C’est un bombardement turc qui a marqué la fin du mariage de Fulla Ayo à Ras al-Aïn, une ville du nord de la Syrie.

Sa sœur Jihan ne peut s’empêcher de sourire lorsqu’elle se souvient des invités, tous bien habillés et élégants, se regardant sans y croire à l’arrière de la bétaillère les emmenant vers la sécurité.

Puis elle se met à pleurer. Ce qui était supposé être un jour de fête n’a pas tardé à se transformer en chaos, alors que la famille se pressait pour échapper à la première vague d’attaque de la troisième offensive transfrontalière de la Turquie dans le nord de la Syrie.

« Ce jour-là, j’avais déjà remarqué quelque chose d’étrange à Serêkaniyê [Ras al-Aïn] mais les gens disaient qu’il ne s’agissait là que d’une autre menace [du président turc Recep Tayyip] Erdoğan », raconte Jihan.

« Il y a trois jours, mon beau-frère revenait de Ras al-Aïn mais il a été enlevé par des djihadistes. Ils demandent une rançon de 100 000 dollars

-  Gariba, déplacée kurde originaire de Ras al-Aïn

« C’est alors que la première bombe est tombée et tout le monde a crié et pleuré. Nous voulions fuir mais nous ne savions pas comment, et il n’y avait pas de voiture », poursuit la professeure d’université de 36 ans dans son bureau de Kameshli, une autre ville du nord-est.

Le père des filles a fini par trouver une bétaillère qui a transporté la famille hors de la ville, et ils n’y sont pas retournés depuis. 

La Turquie a lancé son incursion dans le nord-est de la Syrie contre les YPG (Unités de protection du peuple), milice kurde soutenue par les États-Unis, le 9 octobre, après la décision surprise du président Donald Trump de procéder au retrait des soldats américains de la zone. Ankara considère les YPG, fer de lance de la lutte contre l’État islamique, comme une menace liée aux séparatistes kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) en Turquie.

Le PKK mène une insurrection meurtrière depuis plusieurs dizaines d’années contre la Turquie.

L’offensive turque, menée aux côtés de groupes rebelles syriens alliés, a déplacé plus de 200 000 personnes selon l’ONU.

Les plus chanceux d’entre eux ont trouvé refuge dans leurs familles à Kameshli ou Hassaké, les principales villes de la région, mais des dizaines de milliers restent coincés dans des écoles abandonnées ou les camps de réfugiés de Washokani en Syrie ou Bardarash au Kurdistan irakien.

École transformée en camp

À Hassaké, l’école primaire Abdul Had Mosa abrite 200 déplacés.

Dans une pièce qui était autrefois un laboratoire, Gariba, déplacée kurde de la ville de Ras al-Aïn désormais aux mains des rebelles syriens alliés à la Turquie, se plaint du froid, du manque d’eau et du bruit. 

« Nous sommes dix-huit dans cette pièce et les enfants n’arrêtent pas une seconde », soupire cette mère de 4 enfants âgée de 26 ans.

Un voisin de sa ville natale lui a dit que sa maison avait été pillée avant qu’une nouvelle famille y soit installée. Les combattants syriens soutenus par les Turcs ont été accusés d’abus au cours de l’opération, notamment l’exécution sommaire d’une politicienne kurde.

« Il y a trois jours, mon beau-frère revenait de Ras al-Aïn mais il a été enlevé par des djihadistes. Ils demandent une rançon de 100 000 dollars. Comment pouvons-nous réunir tout cet argent ? », demande Gariba.

Les histoires de pillages et d’exactions contre des civils sont récurrentes chez les déplacés.

Un homme originaire de Ras al-Aïn est photographié dans l’une des dizaines d’écoles abandonnées (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)
Un homme originaire de Ras al-Aïn est photographié dans l’une des dizaines d’écoles abandonnées (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)

Depuis une classe située au deuxième étage, Zekia Halaf, habitante arabe de Ras al-Aïn, indique avoir perdu quatre de ses frères depuis que la guerre en Syrie a commencé en 2011 : deux sont morts en combattant dans les rangs de l’armée syrienne et les deux autres avec les YPG. 

« Le dernier est décédé au cours d’une attaque par drone au premier jour de l’offensive [turque]. Ils n’arrêteront pas avant de nous avoir tous achevés ! »

Les tentes d’Hassaké

C’est en périphérie de Hassaké que l’administration autonome kurde a établi le camp de réfugiés de Washokani pour faire face à l’urgence.

Le Croissant-Rouge kurde, qui gère le camp, a indiqué à Middle East Eye s’occuper de plus de 4 000 déplacés, et qu’« au moins une nouvelle famille arrive chaque jour ».

Dans un labyrinthe boueux de tentes de plastique blanc, Alia Abdel Razah, habitante arabe de la région de Tel Tamer, se remémore sa fuite.

« Mon mari et moi allions de ville en ville à pied avec nos quatre enfants, fuyant devant la progression des mercenaires », témoigne cette femme qui arbore un tatouage traditionnel sur le menton.

« Mon mari et moi allions de ville en ville à pied avec nos quatre enfants, fuyant devant la progression des mercenaires »

- Zekia Halaf, déplacée arabe originaire de Ras al-Aïn

« Nous avons fini par rejoindre Hassaké, mais nous n’avions pas les moyens de louer un appartement alors nous avons fini ici. »

Dans une tente à proximité, Omar Hamoud, 82 ans, est relié à un cathéter, allongé sous trois couvertures.

Deux de ses fils sont avec lui mais il s’inquiète à propos du troisième.

« Il souffre de diabète et tout ce que nous savons, c’est qu’il est détenu par les mercenaires », explique le vieil homme, qui ajoute avoir perdu ses récoltes, sa maison et ses effets personnels.

« Ils ont même retiré les tuiles de sorte qu’il ne reste que les murs aujourd’hui. C’est ce qu’ils m’ont dit. »

À son âge, il craint de ne pas pouvoir remettre les pieds dans son village.

Pendant ce temps, une nouvelle génération est née dans le camp : Ayan, Mahmoud et Suriya sont les premiers nés de Washokani.

Dans un rapport publié en novembre, Human Rights Watch accusait les intermédiaires de la Turquie sur le terrain d’« exécuter des particuliers, de piller des propriétés et d’empêcher les déplacés de rentrer chez eux ».

Le 18 octobre, Amnesty International avait indiqué avoir « des preuves accablantes de crimes de guerre et d’autres exactions par les forces turques et leurs alliés ».

Certains analystes considèrent l’opération « Source de paix », comme l’a surnommée Ankara, comme la suite de la campagne d’Afrin de 2018, qui a laissé une importante zone frontalière kurde aux mains des mêmes groupes qui contrôlent Ras al-Aïn et Tell Abyad aujourd’hui.

Kameshli

Dans les rues de Kameshli, on entend fréquemment des histoires similaires à celles entendues à Hassaké.

À 17 ans, Diyar revient à peine de la région du Kurdistan irakien. Il avait traversé la frontière avec l’Irak après le lancement de l’offensive pour finir au camp de réfugiés de Bardarash. Mais la perspective d’endurer le rude hiver dans une tente l’a ramené à Kameshli, où il vit désormais avec ses parents au domicile d’un oncle.

« Avant l’attaque, j’étais impatient de finir le lycée à Ras al-Aïn et de m’inscrire à l’université à Kameshli. Aujourd’hui, j’ai l’impression que je perds mon temps à ne rien faire », déplore Diyar.

Ahmed prend la pose dans la cafétéria de son oncle à Kameshli (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)
« Les djihadistes ont tué [le père d’Ahmed] lorsqu’il a tenté de rentrer chez lui à Serêkaniyê deux jours après le début de l’attaque. Désormais, je prends soin de ses enfants », raconte son oncle (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)

À l’inverse, Ahmed, un adolescent de 13 ans, a à peine le temps de prendre une pause tandis qu’il s’active à nettoyer les tables et à changer le charbon des narguilés dans la cafétéria de son oncle.

Ce dernier montre les images d’un corps déchiqueté sur son téléphone portable. 

« C’est le père d’Ahmed. Les djihadistes l’ont tué lorsqu’il a tenté de rentrer chez lui à Serêkaniyê deux jours après le début de l’attaque. Désormais, je prends soin de ses enfants », déclare le propriétaire de la cafétéria.

Près de trois mois après le jour qui a mis fin à l’enfance d’Ahmed, sa ville natale de Ras al-Aïn reste inaccessible.

Ville fantôme

Bien qu’Ankara ait signé des accords avec Washington et Moscou pour cesser ses attaques, le 17 et le 22 octobre respectivement, la violence n’a pas cessé dans le nord-est de la Syrie et les civils sont toujours pris entre deux feux.

Les ONG locales estiment que plus de 230 civils ont été tués depuis le début de l’offensive. Les travailleurs humanitaires ont également été pris pour cible. Le 3 novembre, un convoi humanitaire a été touché par une frappe de mortier attribuée à la Turquie, tuant Zau Seng, un membre des Free Burma Rangers, et blessant trois autres personnes.

Aujourd’hui, le front se dresse en lisière de petits villages tels que Tel Tawil.

Autrefois village d’un millier d’habitants – en majorité des chrétiens assyriens –, Tel Tawil est aujourd’hui une ville fantôme où ne demeurent que les combattants des YPG, le Conseil militaire syriaque (CMS) et une poignée de personnes trop âgées pour partir.

De nombreux villages chrétiens ont été abandonnés par leur population originelle (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)
De nombreux villages chrétiens ont été abandonnés par leur population originelle (Andoni Lubaki/Euskal Fondoa)

Daudie, à un kilomètre à peine de Tel Tawil, est sous le contrôle des milices par procuration de la Turquie.

« Vous voyez cette voiture blanche sur la route ? C’est eux », désigne Udai, combattant chrétien de 20 ans, à MEE.

Moins de dix minutes à pied séparent la position du Conseil militaire syriaque de l’école locale. Il n’y a plus d’enfants dans le village mais on tombe toujours facilement sur l’enseignant, Andurios Zeia, dans l’établissement.

Le sexagénaire était sur le point de prendre sa retraite « lorsque tout a commencé ». Alors que le son des tirs de mortier se fait entendre au loin, il confie avoir peur de rester – mais aussi de partir. « Où pourrais-je aller ? », demande-t-il dans la cour de récréation abandonnée.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.