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« La mode a besoin des musulmanes » : la top model Halima Aden veut « changer le système »

Après une sortie spectaculaire de l’industrie de la mode, la mannequin somalo-américaine Halima Aden a annoncé son retour : elle concevra des collections exclusives pour la marque en ligne Modanisa, l’un des grands noms de la mode pudique en Turquie
Halima Aden supervisera deux collections de la marque turque Modanisa (AFP/Ozan Kose)
Halima Aden supervisera deux collections de la marque turque Modanisa (AFP/Ozan Kose)
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ISTANBUL, Turquie

L’an dernier, Halima Aden a déchiré les juteux contrats qui la liaient aux grandes maisons de mode. Elle pose désormais en hijab et en burkini et parie sur l’essor de la mode dite pudique destinée aux musulmanes.

Pour cette mannequin américaine d’origine somalienne, née à Kakuma, un camp de réfugiés au nord-ouest du Kenya, c’est une question d’estime de soi dans une industrie qui va vite et heurtait de plus en plus ses valeurs.

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« Depuis que je suis toute petite, cette phrase, ‘’Ne change pas toi, change le système’’ m’a permis de traverser tellement de choses », confie-t-elle à l’AFP, de passage à Istanbul. « Quand j’ai pris la décision de tout quitter, c’est exactement ce que j’ai fait », poursuit-elle. « Et j’en suis très, très fière ».

La décision en novembre 2020 de la jeune femme, qui fêtera dimanche ses 24 ans, a secoué le monde de la mode et des influenceuses qui ont salué cette audace de pionnière.

Halima Aden – qui est devenue célèbre en 2016 à la suite d’un concours de beauté Miss USA où elle a été repérée et a ensuite signé avec l’agence mondiale de mannequins IMG – a souligné qu’elle ferait désormais très attention avec qui elle travaille.

Sa rupture avec la mode a été, selon ses confidences à MEE, une décision étonnamment facile. « Si une marque ne respecte pas mes valeurs ou mes croyances, il est temps de partir. »

« Pas de respect minimal de l’être humain »

« On m’a toujours donné un box, un endroit privé où me changer, mais la plupart du temps j’étais la seule à bénéficier d’un peu d’intimité », a-t-elle témoigné.

« Je voyais mes jeunes camarades qui se déshabillaient en public, devant des personnalités des médias, les cuisiniers, les designers et les assistants. C’était très choquant. Je ne pouvais pas évoluer dans une industrie où il n’y a pas de respect minimal de l’être humain. »

Elle avait aussi senti que ses traditions, radicalement différentes de celles de la plupart des autres mannequins, étaient caricaturées et tournées en gag par certaines marques. American Eagle avait ainsi remplacé son foulard par une paire de jeans posée sur sa tête, en 2017.

Halima Aden a souligné qu’elle ferait désormais très attention avec qui elle travaille (avec l’aimable autorisation de Modanisa)
Halima Aden a souligné qu’elle ferait désormais très attention avec qui elle travaille (avec l’aimable autorisation de Modanisa)

« Mais… ce n’est pas mon style ! » avait-elle protesté sur Instagram à l’époque. « J’étais arrivée à un point où je ne pouvais même pas reconnaître mon hijab tel que je le portais traditionnellement ».

Elle a notamment décrit des moments où elle retournait dans sa chambre d’hôtel après les tournages et pleurait, parce qu’elle avait l’impression que ce qu’elle faisait n’était pas authentique pour elle-même ou sa foi.

Ses messages ont trouvé un écho auprès des femmes musulmanes en ligne, dont beaucoup l’ont félicitée pour avoir dénoncé les pressions subies pour se conformer aux normes de la mode dominantes.

Elle a rapporté avoir reçu un large soutien de ses pairs de l’industrie, y compris des sœurs mannequins Gigi et Bella Hadid, du designer Tommy Hilfiger, de la top model Naomi Campbell et de la chanteuse Rihanna.

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« Étonnamment, j’ai reçu beaucoup de soutien lorsque j’ai arrêté. Il y a eu tellement d’autres grands noms qui m’ont contactée et m’ont félicitée d’avoir pris la parole. D’autres mannequins rencontrent également des problèmes similaires, alors beaucoup de gens m’ont dit qu’ils étaient heureux que j’en ai parlé », a-t-elle expliqué à Middle East Eye par téléphone.

Interrogée sur son avenir dans la mode et sur la façon dont elle allait choisir les marques avec lesquelles travailler, elle a répondu : « C’est très simple : prenez-moi telle que je suis ou nous ne serons pas partenaires. »

Et en guise de conseil à ceux et celles qui souhaitent travailler dans la mode, elle préconise : « Vous devez savoir ce que vous défendez et connaître les limites que vous souhaitez définir, car la mode aime repousser les limites des gens. »

L’islam et la mode « sont compatibles à 100 % »

Entourée de modeuses du Moyen-Orient à Istanbul, Halima Aden a semblé bien plus à son aise cette semaine, lors d’un événement organisé par la marque turque Modanisa, sa nouvelle maison.

Elle concevra des collections exclusives pour la marque en ligne, l’un des grands noms de la mode pudique en Turquie.

L’annonce a coïncidé avec le dixième anniversaire du détaillant en ligne. Samim Surel, vice-président du marketing et directeur de la marque de Modanisa, a affirmé que le partenariat avec Halima Aden était parfait et qu’il aimerait voir Istanbul devenir la capitale de la mode pudique dans le monde.

L’industrie de la mode modeste était évaluée dans le monde à 277 milliards de dollars en 2019. Soit déjà plus d’un dixième des 2,2 milliards de dollars de l’industrie mondiale de la mode (Reuters)
L’industrie de la mode pudique était évaluée dans le monde à 277 milliards de dollars en 2019. Soit déjà plus d’un dixième des 2,2 milliards de dollars de l’industrie mondiale de la mode (Reuters)

« Son énergie créative et sa connexion positive avec les jeunes femmes musulmanes de tous horizons seront un atout fantastique pour nous alors que poursuivons notre développement international », a-t-il déclaré lors de la conférence de presse.

Cette industrie était évaluée dans le monde à 277 milliards de dollars en 2019. Soit déjà plus d’un dixième des 2,2 milliards de dollars de l’industrie mondiale de la mode, avec encore une grande marge de croissance, selon DinarStandard, cabinet de  conseil spécialisé dans les marchés musulmans émergents.

Ces dernières années, Moscou, Riyad et Londres ont d’ailleurs organisé des défilés de mode pudique.

La tendance est particulièrement marquée en Iran, en Arabie saoudite et en Turquie, où Halima Aden se réjouit de la grande diversité observée dans les rues. 

« Ce que j’aime le plus en Turquie, surtout à Istanbul : on voit des femmes qui ne portent pas le hijab, juste à côté de femmes qui le portent », insiste-t-elle. « À Istanbul on peut sentir le goût du monde ».

La mode pudique a décollé au cours de la dernière décennie, en partie grâce aux carrières de mannequins comme elle.

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Souriante, s’exprimant d’une voix douce, elle semble confiante dans la capacité de cette industrie à résister à des crises comme celle du coronavirus et à la versatilité des tendances.

« La mode pudique est en train de décoller, c’est un des courants qui dure depuis des centaines d’années et ça continuera d’exister pendant encore 100 ans », estime-t-elle.

L’islam et la mode « sont compatibles à 100 % parce qu’il n’y a rien dans notre religion qui interdit d’être à la mode », remarque-t-elle.

Des marques de luxe telles que DKNY et Dolce&Gabbana ont déjà infiltré le créneau. 

Mais Halima Aden y voit une affaire de « symboles » : « L’industrie de la mode veut bien notre argent mais ne nous soutient pas dans les problèmes auxquels nous sommes confrontés ».

« La mode a besoin des femmes musulmanes, jamais l’inverse », a-t-elle déclaré. « Une fois que vous avez cela à l’esprit, vous pouvez naviguer dans l’industrie de la mode. »

Halima Aden a également déclaré qu’à l’avenir, elle souhaitait voir des changements dans l’industrie de la mode. « Je veux voir plus de femmes stylistes musulmanes, je veux voir de la diversité parmi les directeurs de casting. Je veux voir de la diversité parmi les rédacteurs en chef. »

La jeune femme réfléchit aussi à la façon dont elle pourrait se mobiliser pour servir et soutenir au mieux les communautés de réfugiés.

En plus du travail humanitaire et des partenariats, Halima Aden veut également commencer à défendre d’autres causes, telles que la sensibilisation à la santé mentale.

« Je pense qu’il y a une telle stigmatisation autour de cela, en particulier pour notre communauté », dit-elle.

Malgré les défis auxquels Aden et d’autres mannequins musulmans pratiquants sont confrontés, elle reste enthousiasmée par son retour dans l’industrie et par la collaboration avec des partenaires qui acceptent ses conditions.

« C’est absolument incroyable et tellement excitant ! »