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Israël : est-ce le début de la fin de l’apartheid ?

Israël a perdu depuis bien longtemps les principales batailles juridiques et morales. Aujourd’hui, il est en train de perdre la bataille politique
Un soldat israélien passe devant un mortier autopropulsé de 155 mm et des munitions sur une position de l’armée le long de la frontière avec la bande de Gaza, le 16 mai 2021 (AFP)

La crise israélo-palestinienne ne cesse de s’aggraver : le bilan est particulièrement lourd à Gaza, où de nombreux bâtiments résidentiels et infrastructures essentielles ont été détruits, des émeutes ont secoué de nombreuses villes d’Israël et de Cisjordanie, la police israélienne a perturbé les fidèles de la mosquée al-Aqsa, en plus de protéger les colons juifs extrémistes criant des slogans génocidaires –  « mort aux Arabes » – lors de leurs défilés provocants à travers les quartiers palestiniens.

Dans la confrontation actuelle, le contrôle par Israël du discours international a réussi à décontextualiser le fil des violences, conduisant ainsi ceux qui ne sont guère au courant de ce qui a engendré la vague de roquettes du Hamas à croire à tort que la destruction à Gaza était des représailles israéliennes 

Cette éruption de tensions entre l’oppresseur et l’opprimé a découlé de la piètre légalisation de l’expulsion de six familles palestiniennes résidant depuis longtemps dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est occupée. Ces expulsions illustrent parfaitement le long calvaire des Palestiniens – des années de persécution et de bannissement dans ce qui reste de leur patrie.

Alors que ce chaos faisait rage, l’ONU est restée scandaleusement aux abonnés absents. Les dirigeants occidentaux ont lancé de pathétiques appels au calme des deux côtés, comme si tous deux étaient responsables à part égale, tout en affirmant paradoxalement le caractère unilatéral du « droit d’Israël à se défendre », ce qui suppose qu’Israël aurait été attaqué inopinément. 

S’agit-il seulement d’un cycle de violence de plus qui montre l’insoluble affrontement entre un peuple autochtone accablé par un intrus colonial enhardi par le sentiment que tout lui est dû en tant que peuple colonisateur « élu » ?

Ou assistons-nous au début de la fin de la lutte centenaire des Palestiniens pour défendre leur patrie contre le projet sioniste, qui continue de voler leur terre, piétiner leur dignité et faire d’eux des étrangers persécutés dans ce qui était leur foyer national depuis des siècles ?

Seul l’avenir peut mettre un terme à cette incertitude obsédante. En attendant, nous pouvons nous attendre à davantage d’effusions de sang, de morts, d’indignation, de douleurs, d’injustices et d’ingérence géopolitique continue.

L’esprit de résistance

Les événements de ces derniers jours ont clairement démontré que les Palestiniens résistent à leur oppression prolongée avec un esprit de résistance intact, et refusent d’être pacifiés quelle que soit la rigueur des difficultés imposées.

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Par ailleurs, on a pu se rendre compte que les dirigeants israéliens et une grande partie de l’opinion publique ne sont plus d’humeur à ne serait-ce que prétendre une quelconque réceptivité à une alternative pacifique à l’achèvement de leur entreprise coloniale malgré sa dépendance à une version armée du régime d’apartheid. 

Pour les Israéliens et une grande partie de l’Occident, le discours de base se concentre toujours sur la violence d’une organisation « terroriste », le Hamas, contestant l’État pacifique d’Israël dans une intention destructrice, rendant la réaction israélienne raisonnable. Celle-ci est donc présentée non seulement comme une réponse aux roquettes du Hamas, mais aussi comme une dure leçon pour le peuple de Gaza, dans le but de dissuader de futures attaques.

Les missiles et drones israéliens sont jugés « défensifs » alors que les roquettes sont des actes de « terrorisme », même si des cibles humaines israéliennes sont rarement touchées, et malgré le fait que ce sont les armes israéliennes qui causent 95 % des morts et destructions généralisées touchant les plus de deux millions de Palestiniens civils à Gaza. Ils sont en outre victimes d’un blocus illégal et paralysant qui, depuis 2007, suscite de graves souffrances dans l’enclave appauvrie, surpeuplée et traumatisée, avec un taux de chômage supérieur à 50 %.  

Dans la confrontation actuelle, le contrôle par Israël du discours international a réussi à décontextualiser le fil des violences, conduisant ainsi ceux qui ne sont guère au courant de ce qui a engendré la vague de roquettes du Hamas à croire à tort que la destruction à Gaza était des représailles israéliennes aux centaines de roquettes lancées par le Hamas et les groupes armés de Gaza.

Une jeune Palestinienne, qui a fui son domicile à la suite de frappes aériennes et d’artillerie israéliennes, joue dans une école accueillant des réfugiés dans la ville de Gaza, le 14 mai 2021 (AFP)
Une jeune Palestinienne, qui a fui son domicile à la suite de frappes aériennes et d’artillerie israéliennes, joue dans une école accueillant des réfugiés dans la ville de Gaza, le 14 mai 2021 (AFP)

Avec des abus de langage qui pourraient même surprendre Orwell, le monde dissimule le terrorisme d’État d’Israël et oblitère la diplomatie de paix du Hamas ces quinze dernières années, qui a demandé à plusieurs reprises un cessez-le-feu permanent et la coexistence pacifique.

Victoires symboliques

Pour les Palestiniens et ceux qui sont solidaires de leur lutte, Israël a sciemment permis à la population assujettie de Jérusalem-Est occupée de connaître une série d’humiliations angoissantes pendant la période sainte des observances religieuses musulmanes du Ramadan, jetant du sel sur les blessures récemment ouvertes par les évictions de Sheikh Jarrah. Cela a inévitablement ravivé les souvenirs palestiniens de leurs expériences déterminantes de nettoyage ethnique avant la célébration annuelle de la Nakba, le 15 mai.

Cela équivaut à une reconstitution métaphorique de ce crime massif d’expulsion qui a accompagné la création d’Israël en 1948, lequel a culminé avec la destruction de plusieurs centaines de villages palestiniens, montrant la ferme intention israélienne de rendre ce bannissement permanent.

Contrairement à l’Afrique du Sud, qui n’a jamais prétendu être une démocratie, Israël s’est légitimé en se présentant comme une démocratie constitutionnelle. Cette détermination à être une démocratie rend la tromperie et l’aveuglement d’autant plus grands, nécessitant à ce jour une lutte continue pour faire fonctionner l’apartheid afin d’assurer la suprématie juive tout en cachant l’assujettissement palestinien.

Le bilan des luttes contre le colonialisme depuis 1945 soutient la conclusion selon laquelle la partie qui gagne une guerre de légitimité finira par contrôler ce qui en ressort sur le plan politique

Pendant des décennies, Israël a réussi à cacher au monde ces caractéristiques relevant de l’apartheid parce que l’héritage de l’Holocauste a prêté une crédibilité inconditionnelle au récit sioniste selon lequel il fallait fournir un sanctuaire aux survivants du pire génocide connu de l’humanité. 

Ce discours assurait en outre que la présence juive « faisait fleurir le désert », tout en effaçant pratiquement toutes les doléances et revendications palestiniennes, écartées de surcroît par les descriptions mises en avant par la hasbara (propagande) israélienne d’une arriération palestinienne contrastant avec les prouesses de modernisation israélienne, puis par la juxtaposition d’une caricature politique des deux peuples, dépeignant une adhésion juive aux valeurs occidentales par opposition à la prétendue adhésion palestinienne au terrorisme.

Les récents développements dans les domaines symboliques de la politique qui contrôlent l’issue des « guerres de légitimité » ont marqué plusieurs victoires pour la lutte palestinienne. La Cour pénale internationale autorise depuis 2015 l’enquête sur les crimes israéliens en Palestine occupée, malgré la vive opposition des responsables du gouvernement israélien, pleinement soutenus par les États-Unis. Israël ne s’est pas franchement impliqué dans l’enquête de La Haye, bien que celle-ci se déroule dans le respect diligent des lois en cause. Cette enquête a au contraire été immédiatement dénoncée par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou comme du « pur antisémitisme ».

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Au-delà, les allégations d’apartheid israélien ont été confirmées sans équivoque dans un rapport universitaire commandé par l’ONU, concluant que les politiques et les pratiques israéliennes étaient conçues de manière à assurer l’assujettissement palestinien et la domination juive – ce que les dirigeants israéliens ont également dénoncé.

Au cours des derniers mois, B’Tselem, la principale association israélienne de défense des droits de l’homme, et l’ONG internationale Human Rights Watch ont publié des études soigneusement documentées qui arrivent à la même conclusion choquante qu’Israël administre effectivement un régime d’apartheid dans l’ensemble de la Palestine historique, c’est-à-dire les territoires palestiniens occupés et Israël lui-même.

Bien que ces deux développements n’atténuent pas les souffrances palestiniennes ou les effets comportementaux d’un déni durable de leurs droits fondamentaux, ce sont des victoires symboliques importantes qui raffermissent le moral de la résistance palestinienne et renforcent les liens de solidarité mondiale.

Le bilan des luttes contre le colonialisme depuis 1945 soutient la conclusion selon laquelle la partie qui gagne une guerre de légitimité finira par contrôler ce qui en ressort sur le plan politique, même si elle est plus faible aux niveaux militaire et diplomatique.  

« Alors vous gagnez »

La fin de l’apartheid sud-africain renforce cette réévaluation de l’évolution de l’équilibre des forces dans la lutte palestinienne. Malgré un contrôle en apparence efficace et stable de la population majoritaire africaine grâce à la mise en place de structures brutales d’apartheid, le régime raciste s’est effondré de l’intérieur sous le poids combiné de la résistance interne et de la pression internationale.

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Parmi les pressions extérieures figuraient une campagne de boycott, désinvestissement et sanctions largement adoptée et bénéficiant du soutien de l’ONU, et des revers militaires en Angola contre les forces cubaines et de libération. Israël n’est pas l’Afrique du Sud sur un certain nombre d’aspects clés, mais la combinaison de résistance et de solidarité s’est considérablement intensifiée au cours des jours passés.

Israël a déjà perdu depuis longtemps les principales batailles juridiques et morales, admettant presque cette interprétation par sa manière provocante de changer le sujet en lançant des accusations irresponsables d’antisémitisme. Il est en train aujourd’hui de perdre la bataille politique.   

Le sentiment de vulnérabilité d’Israël face à un scénario sud-africain a été mis en évidence par sa tendance croissante à qualifier les partisans du BDS palestinien et ses vifs détracteurs d’« antisémites ». Dans le contexte actuel, on pourrait décrire cela comme « une attaque de panique géopolitique ».

Je trouve approprié de rappeler la célèbre observation de Gandhi en ce sens : « D’abord, ils vous ignorent, puis ils vous insultent, puis ils vous combattent, puis vous gagnez. »

- Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’université de Princeton pendant quarante ans. En 2008, il a également été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Richard Falk
Richard Falk is an international law and international relations scholar who taught at Princeton University for forty years. In 2008 he was also appointed by the UN to serve a six-year term as the Special Rapporteur on Palestinian human rights.