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Émirats arabes unis et Qatar : un nouveau pragmatisme pour remplacer la guerre froide

Smart power et diplomatie pourraient être des leviers plus efficaces pour les Émirats arabes unis, puissance régionale autoproclamée
L’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani (à droite), rencontre le conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane, à Doha, le 26 août 2021 (AFP)
L’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani (à droite), rencontre le conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis, Tahnoun ben Zayed al-Nahyane, à Doha, le 26 août 2021 (AFP)

La tournée régionale du conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis (EAU), Tahnoun ben Zayed al-Nahyane, a emmené l’influent frère du dirigeant de facto d’Abou Dabi, Mohammad ben Zayed (MBZ), en visite surprise fin août à Doha où il a rencontré l’émir du Qatar.

Pourtant, aussi importante que soit cette visite pour la sécurité et la stabilité régionales, il faut la replacer dans le contexte d’un environnement de sécurité régionale de plus en plus dynamique rendu possible par le retrait des Américains.

Il s’agit de la visite la plus importante à Doha d’un dignitaire émirati depuis que le Printemps arabe oppose les deux voisins dans un différend de grande envergure en raison de visions et de récits idéologiques divergents.

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Les récents développements en Afghanistan, où le régime fantoche américain s’est désintégré à quelques jours du retrait de l’Amérique sous le poids des insurgés locaux, ont fait ressentir à Abou Dabi la fragilité et la vulnérabilité de l’ordre régional au sens large.

Les images d’une superpuissance vaincue essayant désespérément de garder le contrôle de sa dernière tête de pont à Kaboul, ont renforcé la conviction de Tahnoun – cerveau stratégique d’Abou Dabi – que la sécurité nationale et celle du régime ne peuvent plus dépendre uniquement du soutien de Washington.

Au lieu de cela, il faut absolument que les Émirats arabes unis deviennent plus pragmatiques en forgeant des réseaux et des relations dans toute la région – si nécessaire, même avec des adversaires idéologiques à Doha et Ankara

Un plus grand crédit

Depuis que l’accord d’al-Ula (négocié principalement entre l’Arabie saoudite et le Qatar) a mis fin à la crise du Golfe provoquée par Abou Dabi, les Émirats sont restés en retrait dans la région.

Le Qatar a été en mesure de réparer les liens avec les alliés idéologiques des EAU, l’Arabie saoudite et l’Égypte, allant dans certains cas au-delà d’une simple paix froide.

Cela a permis à Doha de coopérer avec Le Caire pour faciliter un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, mettant sur la touche Abou Dabi, ce dernier n’ayant pas tenu sa promesse de tirer parti des accords d’Abraham pour faire avancer le processus de paix.

Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed rencontre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Djeddah en 2018 (Bandar al-Jaloud/Saudi Royal Palace/AFP)
Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed rencontre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Djeddah en 2018 (Bandar al-Jaloud/Saudi Royal Palace/AFP)

L’Arabie saoudite et le Qatar avaient entre-temps discuté d’une coopération plus étroite sur une série de portefeuilles, aboutissant à la création du Conseil de coopération saoudo-qatari – tout cela alors que les relations bilatérales entre Abou Dabi et Riyad sont passées d’une phase de lune de miel en 2017 à plus de confrontation en 2021. 

Alors que le blocus contre le Qatar – conçu entre autres par Tahnoun ben Zayed – devait ostraciser Doha au niveau régional et international, le petit État pétrolier en est ressorti avec des liens plus étroits avec Washington et un plus grand crédit en tant que partenaire et intermédiaire fiable dans la région.

Cultivant et offrant des canaux de communication en Palestine, en Afghanistan, dans la Corne de l’Afrique et en Iran, entre autres, le retour du Qatar en tant que médiateur contraste fortement avec la mentalité à somme nulle d’Abou Dabi. 

Longtemps après le retrait du Qatar du Printemps arabe en 2014, Abou Dabi avait encore les yeux plus gros que le ventre en se lançant dans une croisade contre-révolutionnaire.

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Sa campagne de subversion réussie en Égypte en 2013, renversant le statu quo post-révolutionnaire dans le pays, a montré la conviction parmi les frères al-Nahyane que les EAU pourraient passer du statut de petit État à une puissance régionale du jour au lendemain, en utilisant non seulement le soft power, mais aussi le hard power et surtout le smart power (combinaison des stratégies de soft power et de hard power) pour atteindre leurs objectifs.

L’affirmation de soi motivée par la peur existentielle de l’islam politique et de la société civile dans la région a vu les Émirats intervenir militairement en Libye et au Yémen pour façonner l’environnement post-révolutionnaire là-bas – à des coûts élevés en termes opérationnels et de réputation. 

Le succès des EAU à mobiliser et à canaliser les doléances publiques en Tunisie pour encourager le président Kais Saied à sévir contre le Parlement et ses députés islamistes élus a prouvé qu’Abou Dabi pouvait faire plus avec moins.

Smart power et diplomatie pourraient être des leviers plus efficaces pour les Émirats arabes unis, perçue comme puissance régionale.

Rivaliser par d’autres moyens

Construire des réseaux et créer des situations gagnant-gagnant lorsque cela est possible pourrait faire avancer les intérêts du pouvoir régional émirati plus efficacement qu’une mentalité à somme nulle moins pragmatique et plus affirmée.

Surtout dans le contexte d’un vide laissé par un retrait régional de trois administrations américaines consécutives, Abou Dabi ne peut ignorer les concurrents et les adversaires opérant dans la même zone d’intérêt. 

Tout comme Abou Dabi a montré un virage pragmatique d’engagement vis-à-vis de l’Iran en 2019 lors des attaques iraniennes contre les infrastructures maritimes du Golfe, Tahnoun et son frère MBZ semblent suivre le slogan « si vous ne pouvez pas les battre, rejoignez-les ».

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Ainsi, s’il peut être exagéré de présenter la visite de Tahnoun au Qatar comme un aveu tardif de défaite, il s’agit néanmoins d’une concession pour surmonter au moins temporairement les différences idéologiques substantielles restantes avec Ankara et le Qatar pour sécuriser les intérêts géostratégiques. 

Mais ce pragmatisme géostratégique ne peut être que temporaire, car les différences idéologiques fondamentales restent les raisons profondes de la concurrence régionale entre Doha et Abou Dabi.

Bien que cela puisse créer une accalmie bien nécessaire dans un environnement apolaire très controversé dans la région, cela ne durera que tant qu’il sera jugé plus bénéfique que la confrontation directe.

Dans le même temps, cette accalmie offre une marge de manœuvre suffisante à Abou Dabi et à Doha pour rivaliser par d’autres moyens dans l’espace de l’information, où leurs deux narratifs continueront de s’affronter – la prochaine guerre narrative entre les EAU et le Qatar pourrait être juste au coin de la rue alors que la Libye se dirige vers des élections

Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a récemment publié un ouvrage intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.