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La Chine remplacera-t-elle l’islam en tant qu’ennemi de l’Occident ?

La Chine est aujourd’hui présentée comme le nouvel ennemi existentiel, tout comme l’islam l’a été il y a vingt ans
Affiche satirique représentant le président chinois Xi Jinping et le coronavirus sur un mur de Hong Kong, le 26 avril 2020 (Reuters)

Il y a un peu plus d’un quart de siècle, le politologue américain Samuel Huntington écrivait son célèbre essai sur le « choc des civilisations ». Celui-ci donna le ton à une série de guerres.

Huntington écrivait après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide entre l’URSS et l’Occident. Plutôt qu’une ère de paix, Huntington prévoyait une nouvelle lutte entre ce qu’il considérait comme des ennemis irréconciliables : l’islam et l’Occident.

Huntington affirmait que l’identité, plutôt que l’idéologie, était au cœur de la politique contemporaine. « Qu’êtes-vous ? », demandait-il. « Et comme nous le savons, de la Bosnie au Caucase en passant par le Soudan, une mauvaise réponse à cette question peut signifier une balle dans la tête. »

« L’islam a des frontières sanglantes », ajoutait-il.

Des hommes politiques occidentaux comme l’ancien président américain George W. Bush et l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair ont suivi l’exemple de Huntington. Au cours du dernier quart de siècle, de nombreux pays musulmans ont été la cible des États-Unis et de leurs alliés.

L’Occident aime – ou peut-être a besoin– d’un ennemi, et la dernière cible est la Chine

Pendant ce temps, les musulmans ont souvent été dépeints dans les médias occidentaux comme des idéologues radicaux et sans foi ni loi, ainsi qu’une menace existentielle pour le monde. Cela a donné lieu à une islamophobie virulente en Occident, et notamment à l’essor de partis politiques d’extrême droite en Europe.

Je soutiens aujourd’hui qu’une grande partie de cette hostilité nocive pourrait bientôt se résorber dans le contexte de la tragédie du coronavirus. C’est en partie parce que les sacrifices consentis par les musulmans sont si évidents et ont été si importants (en particulier en Grande-Bretagne) qu’un changement tardif pourrait subvenir dans les attitudes du public. Les quatre premiers médecins à mourir de l’épidémie au Royaume-Uni étaient tous musulmans.

Il y a toutefois un deuxième facteur à l’œuvre : la pandémie de coronavirus remodèle la géopolitique mondiale. L’Occident aime – ou peut-être a besoin– d’un ennemi, et la dernière cible est la Chine

« La menace chinoise »

La Chine est présentée comme le nouvel ennemi existentiel, tout comme l’islam l’a été il y a vingt ans. Et par les mêmes personnes. Les mêmes chroniqueurs, les mêmes think tanks, les mêmes partis politiques et les mêmes agences de renseignement.

Après le célèbre essai de Huntington qui mena la charge contre les musulmans – ou ce qu’ils appellent souvent l’islam radical –, ils ont maintenant tourné leur attention vers l’Extrême-Orient.

Le président américain Donald Trump, le casseur-de-musulmans-en-chef, s’en prend désormais à la Chine, assez similairement à ce que Bush, son prédécesseur républicain, a fait en 2003 en attaquant l’Irak ou encore « l’axe du mal » il y a vingt ans. Lors de sa campagne électorale en 2016, Trump a accusé la Chine de « violer » l’économie américaine.

Cependant, depuis le début de la pandémie de COVID-19, les attaques de Trump ont gagné en vitesse et en ampleur. Il a accusé la Chine de dissimuler le virus et de mentir sur son nombre de morts.

En avril, il a même mis un terme à la contribution des États-Unis au financement de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’accusant d’être « centrée sur la Chine ». Les journaux britanniques, qui ont abattu des forêts entières pour pouvoir déverser leur bile contre les musulmans, ont désormais tourné leur attention vers la menace chinoise.

Un garçon marche dans une rue de Wuhan, point de départ de la pandémie de coronavirus en Chine, le 24 avril 2020 (AFP)
Un garçon marche dans une rue de Wuhan, point de départ de la pandémie de coronavirus en Chine, le 24 avril 2020 (AFP)

The Sun – qui a battu les tambours de guerre en faveur de l’invasion de l’Irak en 2003 – a publié un article sur un rapport alléguant que le virus avait été délibérément développé par la Chine pour « prouver qu’elle était plus efficace que les États-Unis pour lutter contre les maladies mortelles ».

L’agence britannique de renseignements étrangers, le MI6, qui a aidé à construire le dossier sur les armes de destruction massive ayant permis l’attaque calamiteuse de Blair contre l’Irak, a maintenant la Chine dans son viseur.

S’exprimant sur l’émission « Today » de la BBC, l’ancien chef du MI6, Sir John Sawers, m’a beaucoup surpris en soutenant Trump dans sa décision de retirer la contribution financière américaine à l’OMS. Il a déclaré : « Il y a une profonde colère en Amérique à propos de ce qu’ils considèrent comme ayant été imposé à nous tous par la Chine, et la Chine se soustrait à une grande partie de sa responsabilité dans l’origine du virus, dans sa gestion initiale. »

En Grande-Bretagne, les discours d’anciens chefs de l’espionnage sont toujours considérés comme représentant le point de vue actuel à l’intérieur du MI6.

Pendant ce temps, le Premier ministre britannique par intérim durant l’absence de Boris Johnson, Dominic Raab, a déclaré qu’après le coronavirus, il n’y avait « aucun doute » que les relations avec la Chine ne seraient plus comme avant. L’éditorialiste Melanie Phillips, critique de longue date de l’islam dit radical, a récemment utilisé sa chronique dans le Times pour avertir que l’Occident ne pouvait plus « fermer les yeux » sur la Chine.

Dissimulation

Bien sûr, il y a de bonnes raisons de critiquer la Chine. Des preuves suggèrent que Pékin n’a pas été transparent au cours des premiers stades de l’épidémie ou concernant le nombre de cas qu’il a déclarés. D’un autre côté, de nombreux autres pays (y compris la Grande-Bretagne) sont également coupables de dissimulation et de supercherie.

C’est ce qui rend le changement d’atmosphère autour de la Chine si remarquable. Même les think tanks néoconservateurs, qui fulminent contre les manifestations de l’islam depuis si longtemps, ont trouvé un nouvel opposant.

La Henry Jackson Society (HJS) a été l’un des critiques les plus constants de ce que ce groupe de réflexion néoconservateur qualifie d’islam radical ou d’islamisme. Maintenant, il ouvre la marche avec une série de rapports et d’apparitions médiatiques attaquant la Chine. De fait, les attaques de la HJS contre la Chine ces derniers mois ont augmenté de façon exponentielle.

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La dernière en date était un sondage mené par le think tank qui a servi de base à un récent article du Times révélant que « plus de 80 % des Britanniques veulent que Boris Johnson fasse pression pour une enquête internationale sur la gestion par la Chine de l’épidémie de coronavirus à son début ».

Le Dr John Hemmings, associé de la HJS, a écrit un article dans le Telegraph soutenant le retrait américain du financement de l’OMS et mettant en garde contre l’augmentation de l’influence « maligne » de la Chine.

Matthew Henderson, directeur de l’Asia Studies Center de la HJS, a lancé une nouvelle série de vidéos en partenariat avec The Sun intitulée « Hot Takes ». Le premier épisode pose cette question : « L’épidémie de coronavirus est-elle le Tchernobyl de la Chine ? »

C’est également un rapport de la HJS qui a fourni la base d’un article du Mail on Sunday suggérant que la Grande-Bretagne devrait poursuivre Pékin devant les tribunaux internationaux pour obtenir une compensation de 351 milliards de livres sterling (437 milliards de dollars) en raison de l’épidémie.

Le Gatestone Institute a fait la comparaison entre la Chine et l’islam radical de manière plus directe encore. Sans crainte du ridicule, il a décrit l’épidémie de coronavirus comme « un autre 11 septembre pour l’Occident ».

Mon vieil ami Con Coughlin, rédacteur en chef de la rubrique défense et affaires étrangères du Telegraph et éminent directeur de recherche au Gatestone Institute, a soutenu la guerre en Irak avec passion. Aujourd’hui, il appelle le chef « pro-Chine » de l’OMS à démissionner.

MEE a contacté la Henry Jackson Society pour obtenir un commentaire mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication.

La nouvelle ligne de fracture

On pourrait soutenir que depuis l’effondrement de l’Union soviétique, l’Occident a besoin d’un ennemi de remplacement.

Il se pourrait bien que l’Occident se soit trouvé un nouvel ennemi. Si c’est le cas, les musulmans peuvent respirer un peu plus librement

Gardez à l’esprit que le choc des civilisations de Huntington, qui avertissait que « les lignes de fracture entre les civilisations ser[aient] les lignes de bataille à venir », ne concernait pas seulement la civilisation islamique.

Huntington mettait en garde contre une deuxième civilisation « challenger » outre l’islam. Selon lui, la Chine était la menace à long terme la plus puissante pour l’Occident.

Tout ne changera pas du jour au lendemain. J’ai le sentiment que l’Iran restera dans le collimateur de la Maison-Blanche, tant est fort le lien personnel qui unit Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Mais nous arrivons peut-être à la fin de la longue période durant laquelle la principale « ligne de fracture » était l’islam. Il se pourrait bien que l’Occident se soit trouvé un nouvel ennemi. Si c’est le cas, les musulmans peuvent respirer un peu plus librement.

Peter Oborne a été élu meilleur commentateur/bloggeur en 2017 et désigné journaliste indépendant de l’année 2016 à l’occasion des Online Media Awards pour un article qu’il a rédigé pour Middle East Eye. Il a reçu le prix de Chroniqueur britannique de l’année lors des British Press Awards de 2013. En 2015, il a démissionné de son poste de chroniqueur politique du quotidien The Daily Telegraph. Parmi ses ouvrages figurent Le triomphe de la classe politique anglaise, The Rise of Political Lying et Why the West is Wrong about Nuclear Iran. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Peter Oborne
Peter Oborne won best commentary/blogging in 2017 and was named freelancer of the year in 2016 at the Online Media Awards for articles he wrote for Middle East Eye. He also was British Press Awards Columnist of the Year 2013. He resigned as chief political columnist of the Daily Telegraph in 2015. His books include The Triumph of the Political Class, The Rise of Political Lying, and Why the West is Wrong about Nuclear Iran.