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Un nouveau message retentit à travers le monde arabe : à bas Ankara ! 

La cible visée par l’alliance entre les Émirats arabes unis et Israël n’est pas l’Iran mais la Turquie, dont le poids régional constitue une menace pour les dirigeants du Golfe
Le président Recep Tayyip Erdoğan arrive à une conférence de presse à Ankara, le 24 août (AFP)

Quelques mois avant l’annonce de la reconnaissance d’Israël par les Émirats arabes unis (EAU), qui rompt le statu quo selon lequel la normalisation ne devrait advenir qu’après l’obtention par les Palestiniens de leur propre État, les analystes étaient perplexes quant à l’« accord du siècle » du président américain Donald Trump.

Pourquoi, se demandaient-ils, le président américain investit-il autant d’énergie dans un accord que les dirigeants palestiniens boycottent, que les États arabes rejettent, et qui ne fonctionnera jamais ? L’annonce d’Abou Dabi n’a pas répondu à leur question. 

Trump et son gendre, Jared Kushner, ont eu du mal à obtenir d’autres États de la région qu’ils normalisent leurs relations avec Israël. 

Jusqu’à présent, seuls Bahreïn, la Serbie et le Kosovo ont annoncé qu’ils allaient le faire. Les grands États, ou les États peuplés, ont refusé : pas d’adhésion de l’Arabie saoudite, du Soudan, d’Oman ou du Koweït.

Qu’importe le baratin de la Maison-Blanche ce mardi, il ne dissimulera pas le fait que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou serrera la main des dirigeants de seulement deux petits États arabes au cours d’une cérémonie que Trump qualifiera d’historique.

Trump cille le premier

Si les Palestiniens n’ont jamais été la cible visée par cet accord, qui l’était ? L’objectif de Kushner est un objectif religieux national juif : il s’agit d’établir le Grand Israël comme un fait définitif sur le terrain. 

Mais contre qui l’alliance émirato-israélienne est-elle censée se défendre ? Israël affirme depuis un certain temps aux diplomates arabes qu’il ne considère plus l’Iran comme une menace militaire. Le directeur du Mossad, Yossi Cohen, a assuré à des responsables arabes que l’Iran « pouvait être endigué ». 

Des acteurs étrangers sont impliqués dans cette campagne visant à faire de la Turquie le nouveau hors-la-loi de la Méditerranée orientale

Trump était à deux doigts d’une confrontation militaire avec l’Iran, il a cillé le premier.

L’Iran a ouvertement lancé une salve de missiles sur les troupes américaines en Irak en représailles à la frappe de drone qui a tué le général iranien Qasem Soleimani à Bagdad en janvier.

Les avions de combat israéliens ont testé cette théorie à plusieurs reprises en Syrie et au Liban, frappant des cibles iraniennes et des combattants soutenus par l’Iran en toute impunité, sans réaction de Téhéran et entraînant une réaction modeste du Hezbollah.

La réponse de Trump a été de dissoudre la force de frappe qu’il avait rassemblée dans le Golfe. Si l’Iran n’est pas la cible de cette alliance nouveau-née, alors qui l’est ?

Les Turcs débarquent 

La réponse est venue la semaine dernière dans une série de déclarations très orchestrées des dirigeants arabes réunis à la Ligue arabe. Le véritable ennemi s’avère être un membre de l’OTAN, gardien pendant de nombreuses décennies des bombes nucléaires américaines aéroportées.

Le nouvel envahisseur étranger qui menace le monde arabe n’est pas perse, ni même russe – il est turc.

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Comme actionné par un même interrupteur, l’ensemble du littoral de la Méditerranée orientale, du Liban à l’Égypte, est apparemment vent debout contre son voisin du nord et ses supposées prétentions de restaurer la domination ottomane.

La charge a été menée par le ministre des Affaires étrangères des EAU Anwar Gargash. S’exprimant à la Ligue arabe, il a déclaré : « L’ingérence turque dans les affaires internes des pays arabes est un exemple clair d’ingérence négative dans la région. »

Sacrée déclaration de la part du ministre d’un pays qui a renversé un président égyptien et dont les avions bombardent Tripoli en Libye dans le but d’évincer un autre gouvernement internationalement reconnu.

Gargash accuse la Turquie de menacer la sécurité et la sûreté du trafic maritime dans les eaux méditerranéennes, en violation flagrante des lois et chartes internationales applicables et de la souveraineté des États.

Définir l’ennemi

Le ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry, a emboîté le pas à Gargash en déclarant que les interventions turques dans de nombreux pays arabes représentaient la menace la plus importante pour la sécurité nationale arabe.

« L’Égypte ne restera pas les bras croisés face aux ambitions turques qui se manifestent dans le nord de l’Irak, en Syrie et en Libye en particulier », assurait-il.

La réunion était présidée par la délégation palestinienne, qui est arrivée parée d’un projet de déclaration furieuse condamnant l’accord entre les EAU et Israël comme une trahison.

Mais la déclaration a été abandonnée par le Conseil, qui a décidé en revanche de mettre en place un sous-comité permanent pour surveiller l’agression turque et en faire rapport à chaque réunion ultérieure.

Le ministre émirati des Affaires étrangères Anwar Gargash s’exprime à Dubaï, en 2018 (AFP)
Le ministre émirati des Affaires étrangères Anwar Gargash s’exprime à Dubaï, en 2018 (AFP)

Le chœur de déclarations contre la Turquie la semaine dernière n’est pas passé inaperçu à Ankara. 

Une source gouvernementale turque haut placée l’a également attribué à l’alliance chrétienne-évangélique sioniste aux États-Unis.

« Les EAU ont entrepris la tâche d’isoler la Turquie aux niveaux opérationnels », estime cette source, qui a demandé à conserver l’anonymat.

« Ils financent cela. Cependant, les véritables catalyseurs de cette stratégie sont Israël et certains politiciens américains proches du lobby pro-israélien.

« Ils participent à tout effort visant à établir une alliance contre la Turquie.

« Ils ont soutenu les EAU dans l’intérêt de l’alliance sioniste et évangélique, en particulier avant les élections présidentielles de novembre qui pourraient apporter un soutien électoral à leurs bureaux. »

Bases turques

L’ironie est qu’un autre sous-comité de la Ligue arabe contre la normalisation avec Israël existe toujours pour faire respecter le principe de « la terre contre la paix » établi par l’Initiative de paix arabe créée par l’Arabie saoudite en 2002.

Ce comité a été ignoré. Israël n’est pas l’ennemi de la Ligue arabe ; la Turquie l’est.

Cette lutte concerne le leadership du monde arabe sunnite. L’Arabie saoudite ne peut plus le revendiquer, encore mois quand elle normalisera enfin ses relations avec Israël

Le Jordan Times, la voix officielle du royaume, a publié un article affirmant : « Les troupes turques et les milices soutenues par Ankara sont actives dans trois pays arabes : la Libye, la Syrie et l’Irak. C’est une réalité géopolitique que le monde arabe, ainsi que la communauté internationale, doivent reconnaître et à laquelle ils doivent réagir. 

« En fait, les ambitions territoriales, politiques et économiques de la Turquie dans ces pays et au-delà sont annoncées par les principaux dirigeants turcs, y compris le président Recep Tayyip Erdoğan.

« La Turquie dispose maintenant de bases militaires au Qatar, en Libye, en Somalie, à Chypre du Nord, en Syrie et en Irak ; et toutes n’ont pas obtenu le consentement des gouvernements légitimes. »

La croisade de Macron 

D’autres acteurs étrangers sont impliqués dans cette campagne visant à faire de la Turquie le nouveau hors-la-loi de la Méditerranée orientale.

Le rôle de l’armée française dans le soutien au général Khalifa Haftar dans sa tentative – rongée par les crimes de guerre – de prise de la capitale libyenne est tout aussi documenté que l’utilisation d’avions émiratis et de snipers russes.

Cependant, lors de ses récentes incursions à Beyrouth, le président Emmanuel Macron a encore étendu les ailes rhétoriques de la France.

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Lors de la première de ses deux visites dans la capitale libanaise, Macron avait déclaré : « Si la France ne joue pas son rôle, les Iraniens, les Turcs et les Saoudiens s’ingèreront dans les affaires intérieures libanaises, dont les intérêts économiques et géopolitiques sont susceptibles d’être au détriment des Libanais. »

Macron s’est envolé pour Bagdad, où il a lancé son « initiative de souveraineté » – une référence claire à la Turquie, selon les propos attribués à un fonctionnaire irakien. Ankara a lancé en juin une offensive aérienne et terrestre transfrontalière contre les rebelles kurdes dans le nord de l’Irak, exaspérant Bagdad, qui a estimé qu’il s’agissait d’une violation du territoire irakien.

Dans l’intervalle, des navires de guerre français ont tenu des exercices conjoints avec les navires grecs dans un contexte de conflit concernant des forages pétroliers au large de Chypre, qui, selon la Turquie, viole ses frontières maritimes.

« La Turquie n’est plus un partenaire dans cette région », a déclaré Macron aux journalistes avant un sommet en Corse la semaine dernière, soulignant que les Européens devaient se montrer « clairs et fermes » avec le gouvernement d’Erdoğan sur son « comportement inadmissible ». Les pays européens devraient établir des « lignes rouges » avec la Turquie, ajoutait Macron.

Unité turque 

Macron soutient que son différend n’est pas avec les Turcs, mais avec Erdoğan.

Cette tactique a déjà été tentée et a échoué. Le problème est que lorsqu’il affronte les forces soutenues par les Émirats en Libye, défend les droits des Palestiniens à Jérusalem, bombarde le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Irak ou cible les forces du président Bachar al-Assad en Syrie, Erdoğan a le plein soutien de l’armée turque et de tous les principaux partis politiques du pays. 

Ce soutien n’est ni uniforme ni constant. Des doutes ont été exprimés sur le plan intérieur quant à savoir s’il était sage d’envoyer des troupes turques en Libye et en Syrie, mais ces doutes se sont tassés à mesure que l’armée et les drones turques s’en tiraient. 

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Quelles que soient les critiques des nombreux opposants nationaux d’Erdoğan sur la légitimité de la poursuite des purges parmi les fonctionnaires et les soldats, les arrestations systématiques de journalistes, la fermeture de journaux et d’universités, et la façon dont la présidence a subordonné le Parlement, ils soutiennent Erdoğan en tant que leader national en matière de politique étrangère – en particulier en Méditerranée orientale.

L’homme dont le parti fait plus pour éroder la base islamiste conservatrice d’Erdoğan que tout autre politicien turc, Ahmet Davutoğlu, est un vétéran des négociations internationales et un ancien Premier ministre.

Davutoğlu a récemment déclaré : « Macron doit respecter ses frontières et cesser d’insulter la Turquie et son président.

« Je condamne fermement les déclarations arrogantes de Macron, qui démontrent sa mentalité coloniale et ignorent la démocratie turque et le libre arbitre de son peuple. »

Déclarer une nouvelle croisade pose plusieurs problèmes à Macron. D’une part, il est difficile de se débarrasser de l’histoire du colonialisme français en Afrique du Nord et au Liban. 

Deuxièmement, sa tentative d’assimiler Erdoğan à l’« islamofascisme » ploie parce que l’État laïc turc est en phase avec le projet du président. C’est un gouvernement dicté par l’armée turque qui a envahi Chypre du Nord en 1974 après un coup d’État grec.

Affronter Ankara

Pourquoi la Turquie est-elle attaquée aujourd’hui ? Malgré toutes les réserves intérieures sur son rôle de président, Erdoğan a fait de la Turquie un pays indépendant dont les forces armées sont capables d’affronter les forces russes en Syrie et en Libye, mais qui garde sa place à la table des négociations avec le président russe Vladimir Poutine.

L’économie turque est de la taille de l’Arabie saoudite, et son armée est autosuffisante. La Turquie a commencé à fabriquer des drones de haute technologie lorsqu’Israël et les États-Unis ont refusé de les lui fournir. On l’oublie aujourd’hui, mais les avions israéliens s’entraînaient auparavant sur les aérodromes turcs en raison du manque d’espace aérien dans leur pays d’origine, selon des sources turques bien informées.

Une plate-forme de forage passe sur le détroit du Bosphore en route vers la mer Noire, en août 2019 (AFP)
Une plate-forme de forage passe sur le détroit du Bosphore en route vers la mer Noire, en août 2019 (AFP)

Lorsque leur pays découvre du gaz en mer Noire, les entreprises turques disposent de la technologie pour développer les gisements et approvisionner le marché intérieur – contrairement à l’Égypte, dont la dépendance à l’égard des entreprises britanniques, italiennes et américaines signifie qu’elle récolte une fraction des bénéfices de ses gisements gaziers.

Confrontés à des soldats armés, comme ils l’ont été lors de la tentative de coup d’État de 2016 (financée par les Émirats arabes unis), les Turcs sont farouchement fiers, et se battent.

Tout cela devrait amener les politiciens occidentaux à faire une pause avant de créer un autre ennemi et de déclencher un autre conflit dans cette région. L’origine de cet objectif caché est claire : Israël et les États du Golfe, qui n’ont ni affaires ni intérêts à Chypre.

Dangereux aventurisme

Israël ne tolère aucune poussée contre son objectif central, à savoir établir ses frontières sur le territoire qu’il a illégalement occupé. Dans ses prévisions pour l’année 2020, la division du renseignement militaire israélien a inclus la Turquie dans la liste des organisations et pays qui menacent la sécurité nationale israélienne.

Les prévisions excluent toutefois le déclenchement d’une confrontation militaire entre les deux pays. 

Macron devrait tirer les leçons des expériences collectives de Tony Blair, George W. Bush, David Cameron et Nicolas Sarkozy, et rester à l’écart de cette aventure étrangère

Les régimes totalitaires et meurtriers émirati et saoudien n’ont pas de tels scrupules.

Ils craignent que la Turquie ne prenne à part leurs populations en tant que leader musulman sunnite. Cette lutte concerne le leadership du monde arabe sunnite. L’Arabie saoudite ne peut plus le revendiquer, encore mois quand elle normalisera enfin ses relations avec Israël. 

La France n’a ni les tripes ni l’endurance nécessaires pour déclencher un nouveau conflit au Moyen-Orient. En France, l’enfant prodige de la politique française est devenu le président le plus impopulaire

La France de Macron est aussi divisée que n’importe quelle autre nation occidentale. Elle est tout autant accablée par le COVID-19 et l’inexorable montée de la droite que la Grande-Bretagne est divisée par le Brexit. Macron devrait tirer les leçons des expériences collectives de Tony Blair, George W. Bush, David Cameron et Nicolas Sarkozy, et rester à l’écart de cette aventure étrangère. S’il s’obstine, cela ne finira pas bien pour lui.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.