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L’accord entre Israël et les Émirats pourrait-il reléguer la Jordanie à l’arrière-plan ?

Si la Jordanie perd son influence en tant qu’intermédiaire entre les Arabes et Israël, cela peut s’accompagner d’une diminution de l’aide américaine à Amman
Le roi Abdallah II photographié à Amman, le 25 mai (Yousef Allan/Palais royal jordanien/AFP)

Après la signature de l’accord d’Abraham, le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis (EAU), Anwar Gargash, a salué l’officialisation des relations avec Israël, la qualifiant d’« initiative audacieuse du [prince héritier] cheikh Mohammed ben Zayed » qui a gelé l’annexion de la Cisjordanie pour laisser « plus de temps aux perspectives de paix à travers la solution à deux États ». Il l’a qualifiée d’« approche réaliste ». 

Les réactions à cette initiative ont été mitigées, en particulier dans le monde arabe. La responsable politique palestinienne Hanan Ashrawi a dénoncé l’accord, disant à ben Zayed : « Puissiez-vous ne jamais connaître l’agonie de vous faire voler votre pays ; puissiez-vous ne jamais ressentir la douleur de vivre en captivité sous l’occupation ; puissiez-vous ne jamais assister à la démolition de votre maison ou au meurtre de vos proches. Puissiez-vous ne jamais être trahi par vos “amis”. »

La Jordanie a également critiqué l’accord, bien qu’elle ait signé un traité de paix avec Israël en 1994, le ministre des Affaires étrangères Ayman al-Safadi mettant en garde : « Si Israël considère l’accord comme une incitation à mettre fin à l’occupation et rendre au peuple palestinien son droit à la liberté et à l’établissement de son État indépendant d’après les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale, la région progressera vers une paix juste. Toutefois, dans le cas contraire, le conflit s’aggravera et menacera toute la région. » 

Survie du régime

Plus récemment, un tweet controversé du prince jordanien Ali ben Hussein faisait apparaître le mot « traître » sur des photographies de ben Zayed. Bien qu’il ait été supprimé plus tard, le message a été retweeté plus de 900 fois, avec des commentaires allant de l’éloge de la « position honorable » de ben Hussein à des rappels du « traité de paix jordano-israélien de 1994 à Wadi Araba ». 

Cet accueil mitigé nous rappelle que les relations de la Jordanie avec Israël sont étroitement liées à sa population palestinienne majoritaire, expulsée des terres occupées par vagues de 1948 à 1967. Cette population est importante et affecte la façon dont la dynastie hachémite bâtit sa légitimité ainsi que la survie de son régime, ce qui pourrait être au cœur de la colère de la Jordanie à l’égard du nouvel accord des Émirats arabes unis.

Si le soi-disant accord d’Abraham éclipse la déclaration de Washington de 1994, quel intérêt la Jordanie présentera-t-elle encore pour les États-Unis ? 

En vertu du traité de paix de 1994, la Jordanie a été contrainte de renoncer officiellement à revendiquer la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Cela a été problématique, car les Hachémites jordaniens ont établi leur légitimité sur leur lignée religieuse avec le prophète Mohammed, notamment leur tutelle sur la mosquée al-Aqsa à Jérusalem. 

Mais en échange de la paix avec Israël, la Jordanie s’est rapprochée des États-Unis. Cela présentait deux avantages : la Jordanie pouvait faire pression sur Israël pour obtenir plus d’aide américaine et agir comme un médiateur secret entre Israël et les États voisins. 

Cette aide était désespérément nécessaire tout au long des années 1990. « L’inclinaison de la Jordanie envers l’Irak lors de la crise du Koweït en 1990 avait empoisonné les relations américano-jordaniennes », note Bruce Riedel, chercheur principal au Brookings Center for Middle East Policy. « L’aide avait été suspendue, le soutien militaire et la logistique interrompus, et le seul port de la Jordanie, à Aqaba, était en quarantaine pour vérifier le trafic transitant vers l’Irak via la Jordanie. » 

En 1994, le roi Hussein « était prêt à aller jusqu’à un traité de paix [en échange] de l’aide israélienne avec Washington pour rétablir leurs relations, y compris la reprise de l’aide militaire […] ainsi que la livraison d’un escadron d’avions de chasse F-16 pour la Royal Jordanian Air Force. » 

Canaux de médiation

Le traité de la Jordanie avec Israël a permis à Amman de tenter de contrer son impopularité en essayant d’organiser des sommets de paix susceptibles de renforcer son statut d’arbitre. Ce fut évident en 2013, lorsque le roi Abdallah II a annoncé la volonté d’Amman d’agir en tant que facilitateur pour la paix entre Israéliens et Palestiniens

« Il est encore possible de regalvaniser » les efforts de paix, insistait-il lors d’une conférence de presse conjointe avec le président américain Barack Obama. 

Il ne fait aucun doute que jongler entre une population palestinienne importante, la légitimité religieuse fournie par des sites clés à Jérusalem et un traité de paix avec Israël ont donné à Amman les pouvoirs nécessaires pour encourager cette initiative. Cela a également garanti à la Jordanie de pouvoir profiter de sa capacité à accueillir des personnalités politiques israéliennes et des dirigeants arabes souhaitant communiquer discrètement. 

Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le roi Hussein de Jordanie signent le traité de paix de 1994 à Washington, sous les yeux du président américain Bill Clinton (AFP)
Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le roi Hussein de Jordanie signent le traité de paix de 1994 à Washington, sous les yeux du président américain Bill Clinton (AFP)

Pour une monarchie à court de ressources naturelles, la capacité de fournir de tels canaux lui a permis d’être considérée comme un acteur essentiel et stable dans la région. Cette notion est particulièrement vraie quand on pense que la Jordanie n’était que le deuxième pays arabe après l’Égypte à signer un traité de paix avec Israël. 

Le traité égypto-israélien de 1979 a coûté la vie au président égyptien de l’époque, Anouar al-Sadate : il a été assassiné en 1981. Le roi Hussein de Jordanie ne semble pas avoir eu à affronter de telles répercussions, ce qui a conduit certains analystes à le décrire comme un dirigeant adroit dans une région instable. Il a transmis les rênes au roi Abdallah en 1999. 

Approfondissement des relations entre Israël et le Golfe

Pourtant, les événements récents dans le Golfe remettent en question le statut de la Jordanie en tant que facilitateur le plus solide d’Israël dans le monde arabe. Sous le Premier ministre de droite Benyamin Netanyahou, les relations israéliennes avec le Golfe ont commencé à se dégeler. 

En octobre 2018, Netanyahou a été accueilli par le sultan Qaboos d’Oman. Le ministre de la Communication d’Oman a déclaré que cette visite était symbolique des « bonnes relations qui se nouent entre le gouvernement israélien et les pays sunnites qui s’opposent au terrorisme iranien, lequel les menace également ». 

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L’accent mis sur l’Iran en tant qu’ennemi commun semble avoir encouragé un approfondissement des liens entre le Golfe et Israël. En effet, dès 2017, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane se serait rendu en Israël pour des pourparlers secrets sur la paix régionale. Ceci a donné lieu, en octobre 2018, à un accord de 250 millions de dollars pour du matériel d’espionnage israélien et des « échanges militaires stratégiques ». 

Le plus petit allié de l’Arabie saoudite, Bahreïn, entretient des contacts secrets avec Israël depuis 1994 (ironiquement, l’année du traité de paix israélo-jordanien). Comme l’Arabie saoudite, Bahreïn considère l’Iran comme une menace, Téhéran faisant périodiquement des revendications territoriales à Bahreïn. 

« Le rapprochement de Bahreïn vis-à-vis d’Israël souligne certainement un intérêt persistant, et probablement croissant, à explorer les perspectives de meilleures relations, et même potentiellement une nouvelle relation stratégique, entre Israël et les pays arabes du Golfe », observe Hussein Ibish, chercheur résident principal à l’Arab Gulf States Institute à Washington. 

Futures négociations de paix

Alors que les Émirats arabes unis mènent un nouveau rapprochement avec Israël, il ne fait aucun doute que les États-Unis sont satisfaits. Mais pour un royaume à court de liquidités comme la Jordanie, 2020 revient sur les avantages politiques de 1994. 

Si Abou Dabi est maintenant plus proche d’Israël et de Washington et si le pays s’avère en mesure de geler les colonies, cela signifiera-t-il que les futures négociations de paix seront dirigées loin d’Amman et plus près des EAU ? Un rôle réduit pour la Jordanie signifierait-il moins d’aide américaine ? Si le soi-disant accord d’Abraham éclipse la déclaration de Washington de 1994, quel intérêt la Jordanie présentera-t-elle encore pour les États-Unis ? 

Si la Jordanie veut toujours l’attention de Washington, elle doit aussi plaire aux Émirats

Les États-Unis prendraient toujours en compte la valeur géostratégique de la Jordanie, mais si cette dernière perd son influence en tant qu’intermédiaire entre les Arabes et Israël, cela peut s’accompagner d’une diminution de l’aide, une réduction du niveau de vie et de plus grandes difficultés socio-économiques dans un contexte de troubles croissants. C’est peut-être la raison pour laquelle l’artiste jordanien Emad Hajjaj a été arrêté pour sa caricature critiquant les nouvelles relations entre Israël et les EAU. 

En plus de faire évoluer la géopolitique, le pacte émirato-israélien menace à présent le statut de la mosquée al-Aqsa en tant que contrefort religieux jordanien. À Jérusalem, la réaction à un changement de statut religieux d’al-Aqsa a été rapide et ferme. Le grand mufti de Jérusalem a interdit aux musulmans émiratis de visiter et de prier à la mosquée al-Aqsa, en insistant sur le fait que tout visiteur de la mosquée devait passer par la Jordanie ou les territoires palestiniens – et non l’aéroport Ben Gourion.

Mais une telle fatwa peut-elle être appliquée de manière pragmatique, et qu’en est-il de la réaction de la Jordanie ? La fatwa représente un rejet de l’occupation israélienne, mais al-Aqsa représente également la légitimité religieuse jordanienne.

En raison de la majorité palestinienne de la population jordanienne, le roi Abdallah II a répondu froidement aux relations entre les EAU et Israël, mais il va sans doute contrebalancer cette réponse avec la nécessité d’un accès à Washington et Abou Dabi. 

Quel que soit la façon de parvenir à l’équilibre souhaité, une chose est claire : si la Jordanie veut toujours l’attention de Washington, elle doit aussi plaire aux Émirats.

- Nicolai Due-Gundersen est l’auteur de The Privatization of Warfare (Cambridge : Intersentia) et un ancien conseiller de l’Arab Institute for Security Studies (ACSIS), situé à Amman, en Jordanie. Ses recherches actuelles s’intéressent à la légitimité politique non-démocratique face au Printemps arabe. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Nicolaiofarabia

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.    

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Nicolai Due-Gundersen
Dr. Nicolai Due-Gundersen is author of The Privatization of Warfare (Cambridge: Intersentia) and former Adviser to the Arab Institute for Security Studies (ACSIS), Amman, Jordan. His research currently examines non-democratic political legitimacy in the face of the Arab Spring. He tweets @Nicolaiofarabia