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Algérie-Maroc : la rupture des relations diplomatiques arrive au pire moment pour Rabat

En dépit de quelques hourras forcés en provenance des lignes d’attaque des officines de propagande du régime marocain, la rupture des relations diplomatiques tombe vraiment mal
Le chef de la diplomatie marocaine Nasser Bourita, lors de la visite de Yaïr Lapid au Maroc, le 11 août 2021 (AFP/Fadel Senna)
Le chef de la diplomatie marocaine Nasser Bourita, lors de la visite de Yaïr Lapid au Maroc, le 11 août 2021 (AFP/Fadel Senna)

L’Algérie rompt ses relations avec le Maroc. Ce n’est pas une surprise : la diplomatie marocaine a reconnu hier par voie de communiqué qu’elle s’y attendait. 

Le dernier discours royal du 20 août, durant lequel Mohammed VI n’a fait aucune référence à l’Algérie, semblait indiquer que Rabat prévoyait cette réaction.

Le rappel de l’ambassadeur algérien à Rabat, le 18 juillet, et les demandes d’explications de la diplomatie algérienne, restées sans réponse, après la reconnaissance quasi officielle du MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) par le chef de la mission diplomatique marocaine auprès des Nations unies, Omar Hilale, annonçaient des lendemains agités. 

L’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec le Maroc
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La récente réunion du Haut Conseil de sécurité (HCS) algérien, présidée par le président Abdelmadjid Tebboune, avait donné le ton. La messe était presque dite. L’État algérien annonçait solennellement sa décision de « revoir » les relations avec Rabat et d’intensifier les « contrôles sécuritaires aux frontières de l’ouest », en raison « d’actes hostiles incessants ». 

Des proclamations et une militarisation de la frontière qui sonnaient comme des bruits de bottes. 

Tout le monde savait alors que les relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie étaient au bord de la rupture. La longue liste des griefs invoqués hier par le ministre algérien des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, lors de son point de presse, a comptabilisé tous les conflits et toutes les mésententes algéro-marocaines depuis la guerre des Sables (1963-1964). 

L’affaire du MAK, bien sûr, la sempiternelle question du Sahara occidental, aussi, mais également la normalisation des relations diplomatiques du royaume chérifien avec Israël. Un acte présenté comme souverain par l’État marocain – même si l’immense majorité du peuple marocain, son chef de gouvernement inclus, s’y oppose – mais considéré par Alger comme l’aboutissement de l’installation d’une avant-garde « sioniste » au Maghreb.  

Le gazoduc Maghreb-Europe, prochaine victime 

L’incroyable impair commis par le ministre israélien des Affaires étrangères et futur Premier ministre, Yaïr Lapid, qui a critiqué ouvertement l’Algérie depuis Rabat, où il était en visite officielle, a fait sauter la poudrière. 

Une bien fâcheuse sortie israélienne qui n’a plu, évidemment, à personne au Maroc, mais dont on ne sait pas si elle a été expressément provoquée par la diplomatie marocaine, dont la ligne de conduite est chapeautée par le cabinet royal, ou simplement tolérée. 

Cette provocation a incontestablement attisé un feu déjà vaillant au moment où Alger réfléchissait à une riposte après les révélations sur l’affaire Pegasus, et l’implication, selon Amnesty International et Forbidden Stories, des services secrets marocains dans l’espionnage de 6 000 numéros de téléphones portables appartenant, notamment, à de hauts responsables algériens grâce à un logiciel espion de fabrication… israélienne. 

Quel sort sera réservé aux Algériens installés au Maroc, et à celui des Marocains, particulièrement les très nombreux migrants illégaux, présents en Algérie ? 

Les récentes accusations algériennes sur la connivence du Maroc avec des activistes du MAK – désormais classé comme « organisation terroriste » –, désignés comme responsables des feux de forêts qui ont ravagé l’Algérie, puis la présumée présence de militants kabyles dans des camps d’entraînement militaires marocains, sont venues remettre une couche sur une situation déjà enrouée. 

Maintenant que les relations sont rompues, on ne peut s’empêcher de penser à la suite. 

Quel sort sera réservé aux Algériens installés au Maroc, et à celui des Marocains, particulièrement les très nombreux migrants illégaux, présents en Algérie ? 

Si un scénario identique à celui des années 1970, qui a vu des expulsions massives et réciproques de populations à la suite de la rupture des relations bilatérales par Rabat en 1976 après la reconnaissance par Alger de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), ne serait pas à l’ordre du jour, rien ne nous dit que la situation n’évoluerait pas si les choses venaient à s’envenimer. Et elles vont s’envenimer. 

Une autre victime de cette crise sera, sauf coup de théâtre, le gazoduc Maghreb-Europe qui relie l’Algérie à l’Espagne via le territoire marocain, et dont le contrat arrive à expiration au mois d’octobre. 

Lors de son point de presse, Lamamra a renvoyé la balle à la Sonatrach (géant algérien des hydrocarbures) mais son renouvellement sera difficile si les ponts entre les deux États continuent à s’écrouler les uns après les autres. 

Des offensives diplomatiques qui tournent court

La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc arrive au pire moment pour Rabat. Les vents ne sont pas favorables au régime. Le palais royal et ses services secrets sont sortis affaiblis des multiples fronts qu’ils ont ouverts ces derniers mois. 

Les violations systématiques des droits humains et les grossières accusations visant des journalistes indépendants ont donné une bien piètre image d’un Maroc allié et soutien de l’Occident. 

Les deux offensives diplomatiques contre l’Allemagne et l’Espagne ont tourné court. Berlin a résisté aux pressions de Rabat sur le conflit du Sahara occidental et refuse de faire pression sur sa magistrature pour que des poursuites criminelles soient engagées contre le Germano-Marocain Mohamed Hajib, bête noire des services secrets marocains. 

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Celui-ci continue d’appeler à un soulèvement non violent contre le régime depuis sa chaîne YouTube et les réseaux sociaux.

Et le parquet de Duisburg, la ville allemande où il réside, classe toutes les plaintes directes contre lui émanant de la Direction générale de la surveillance du territoire (DST), au nom, indique-t-il dans des résolutions consultées par l’auteur de ces lignes, de « l’article 5 de la Loi fondamentale sur la liberté d’expression ». 

Les dernières plaintes, un impressionnant amas de pièces constitué de sept CD, 22 vidéos et presque 200 pages de récriminations, ont été définitivement rejetées à deux reprises, en mars et en mai. 

Il y a quelques semaines, faute d’avancée dans les exigences marocaines, l’ambassadrice Zohour Alaoui, qui avait été rappelée à Rabat pour faire pression sur l’Allemagne, est rentrée bredouille à Berlin. Presque en catimini. 

Le dépit sur cette affaire est tel à Rabat que lors de sa dernière intervention télévisée, le roi a dénoncé certains « pays européens » qui comploteraient contre le Maroc. Il visait l’Allemagne. 

Des déconvenues en série

Le bras de fer avec Madrid après l’hospitalisation du chef du Front Polisario Brahim Ghali en Espagne et le déferlement provoqué par Rabat de citoyens marocains sur Ceuta a aussi été remporté par l’Espagne. 

Le roi du Maroc a dû annoncer il y a quelques jours une « étape inédite » dans les relations hispano-marocaines. Il n’y a plus d’exigences.

En revanche, les Espagnols exigent depuis plusieurs mois une totale « redéfinition » de ces relations. Avant de s’engager dans ces négociations, Madrid, qui cherche à aller au-delà d’un simple rafistolage, veut s’assurer que des soubresauts comme ceux de Ceuta ne se reproduiront plus.  

De quelle manière ? L’« étape inédite » et la « redéfinition » veulent-elles dire que l’Espagne, qui s’est déclarée prête à engager des conversations « sans limites ni tabous » avec Rabat, serait prête à céder aux exigences de son voisin du sud et reconnaître la marocanité du Sahara occidental ? 

L’administration Biden recadre le régime de Mohammed VI 
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Le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez est connu pour ses manœuvres peu amènes pour arriver à ses fins. Sera-t-il capable de tordre le coup à la traditionnelle « politique de neutralité » de l’Espagne dans ce conflit et de s’aligner sur les thèses marocaines ? 

En politique, rien n’est impossible, surtout de la part de Sánchez, que le principal quotidien espagnol El País a taxé un jour d’« insensé sans scrupules ». 

De l’autre côté de l’Atlantique, l’administration Biden, en dépit de gestes amicaux envers le Maroc, ne va pas ouvrir un consulat à Dakhla, comme cela avait été promis par Donald Trump, ni reconnaître explicitement la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. 

Récemment, le porte-parole du département d’État, Ned Price, s’est permis de tirer les oreilles aux autorités marocaines sur les déficiences en matière de liberté de la presse dans le royaume, citant nommément les cas des journalistes Omar Radi et Souleiman Raissouni, dont les procès ont été émaillés de telles irrégularités que même des médias marocains s’en sont fait l’écho.  

Plus grave encore, Rabat s’attend à un arrêt imminent de la CJUE (Cour de justice de l’Union européenne) qui confirmerait définitivement, selon les avocats du Front Polisario, l’illégalité de l’accord de pêche entre le Maroc et l’Union européenne. 

À ce sujet, la reprise des hostilités avec le Front Polisario, quelques escarmouches pour le moment, risque, si l’armée algérienne donne un sérieux coup de pouce aux Sahraouis, de se transformer en un conflit ouvert et sanglant.  

Enfin, la santé du roi Mohammed VI inquiète. Lors de son discours du Trône fin juillet, qui a été prononcé avec une journée de retard, le souverain est apparu amaigri et très fatigué

Et ce ne sont pas les seules déconvenues pour le régime alaouite. La lente et inexorable détérioration de la situation sociale n’est niée par personne et les perspectives de voir le pays sortir rapidement de la crise économique s’estompent au fur et à mesure que l’on découvre les chiffres alarmants de la hausse des infections dues au COVID-19 et son corollaire, la prorogation sans fin du couvre-feu. 

Enfin, la santé du roi Mohammed VI inquiète. Lors de son discours du Trône fin juillet, qui a été prononcé avec une journée de retard, le souverain est apparu amaigri et très fatigué. Quand l’hymne national a retenti, tout le monde s’est aperçu que Mohammed VI appuyait deux doigts de sa main droite sur son bureau. Probablement pour ne pas perdre l’équilibre.

Pour son intervention télévisée du 20 août, le roi présentait le même visage harassé, les mêmes yeux exorbités. Des mots lui échappaient et à plusieurs reprises, il a dû s’y reprendre à deux fois pour terminer une phrase. Seule note positive, si les deux doigts salvateurs de sa main droite étaient là, toujours pointés vers le bureau, il n’a pas eu à s’en servir. 

Selon le journaliste Ignacio Cembrero, le premier correspondant étranger à avoir interviewé Mohammed VI en 2005 (les journalistes marocains ne sont pas éligibles à cet honneur), le chef de l’État marocain a renoncé cette année à ses agréables vacances d’été dans le nord du Maroc. 

Il serait, d’après Cembrero, reclus dans son palais de Fès depuis le mois de décembre 2020. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Ali Lmrabet
Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @alilmrabet.