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Le Moyen-Orient est-il à deux doigts d’une confrontation majeure ?

Un concours de circonstances impliquant les États-Unis, l’Iran, Israël, la Palestine et le Liban brosse un tableau inquiétant pour les mois à venir
Des Iraniens brûlent un drapeau américain lors d’un rassemblement à Téhéran, le 12 avril (AFP)

L’horizon au Moyen-Orient s’obscurcit. Un inquiétant concours de circonstances est en train de nous mener à une confrontation éventuelle entre l’Axe de la résistance (Iran, Syrie, Hezbollah et certaines milices chiites irakiennes) et l’OTAN arabe (États-Unis, Israël et certains pays arabes). 

Tout d’abord, les États-Unis cherchent à en imposer à l’Iran en se retirant de l’accord sur le nucléaire, en réimposant les sanctions et en cessant d’accorder des dérogations pour le pétrole – des mesures visant à provoquer l’effondrement de l’économie iranienne et, avec un peu de chance, de son régime. 

Acte sans précédent, Washington a désigné le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) comme une entité terroriste – l’Iran n’a pas tardé à rendre la pareille. Les sanctions ont enrichi l’organisation, qui tire profit de la contrebande de pétrole. 

Demande de capitulation

Bien que le président américain Donald Trump, contrairement à ses conseillers, ne désire pas un autre conflit, il cherche à réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué : mettre un terme à l’opposition de l’Iran aux politiques américaines dans la région et mettre fin au conflit israélo-palestinien. 

La politique américaine contre l’Iran n’est pas – comme on l’escomptait au départ – la mise en œuvre de « l’art de l’accord » de Trump, qui, par le biais d’une politique du risque calculé, vise à obtenir plus de poids en vue d’un meilleur accord.

L’administration américaine ne cherche pas un meilleur accord : si tel était le cas, le secrétaire d’État Mike Pompeo n’aurait pas posé à Téhéran douze conditions préalables qui ressemblent davantage à une demande de capitulation que de négociation. 

Malgré les intentions des dirigeants des deux pays, la situation risque de se rapprocher du point de non-retour

Parmi ces exigences figurent notamment l’arrêt de l’enrichissement d’uranium et le développement de missiles balistiques, le retrait de Syrie, la fin du soutien au Hezbollah ainsi qu’aux Houthis au Yémen, le désarmement des milices pro-iraniennes en Irak et la suppression de toutes les menaces contre Israël. 

Malgré les intentions des dirigeants des deux pays, la situation risque de se rapprocher du point de non-retour

Cet objectif a été systématiquement et implacablement promu par le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, dont la réélection constitue une autre pièce de ce puzzle inquiétant. S’il n’est pas envoyé en prison, Netanyahou continuera à renforcer cette stratégie. Son rêve est d’éliminer à terme les menaces n’importe où dans la région et, pour ce faire, il est prêt à modifier la nature démocratique de son propre pays.

La Syrie et le Hezbollah

La Syrie est la pièce suivante du puzzle où le bon instinct de retrait de Trump a été déclassé dans les couloirs de Washington sur le principe que le maintien d’une présence militaire américaine dans le pays peut empêcher la consolidation du croissant chiite de Téhéran à Beyrouth, qui découlerait de la victoire complète du président syrien Bachar al-Assad. 

Dans un tel cadre, cohérent avec les desseins antérieurs attribués à la politique américano-israélienne dans la région, la survie d’une enclave de l’État islamique en Syrie orientale pourrait être paradoxalement utile. Les États-Unis refuseraient sans doute de donner le feu vert crucial aux grandes institutions financières internationales pour soutenir la reconstruction du pays, tandis que les sanctions plus sévères imposées à l’Iran pèseraient également lourdement sur la Syrie.

Des combattants kurdes participent à un défilé militaire dans l’est de la Syrie, le 27 mars (AFP)
Des combattants kurdes participent à un défilé militaire dans l’est de la Syrie, le 27 mars (AFP)

Une autre pièce du puzzle concerne le Hezbollah. Alors que Washington renforce la pression politique et financière sur le groupe et que le Liban frise la catastrophe économique, le dirigeant du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a fait d’inquiétantes déclarations faisant allusion à une possible reprise du conflit avec Israël cet été.

Le dernier élément de cette mosaïque est l’insaisissable « accord du siècle » israélo-palestinien, attendu après le Ramadan. Celui-ci devrait enterrer la solution à deux États et formaliser les décisions américaines sur Jérusalem et le plateau du Golan.

La Jordanie pourrait être la principale victime de ce règlement, après les Palestiniens, puisqu’un accord en faveur d’Israël pourrait alimenter une nouvelle vague de violence dans les territoires occupés et ailleurs.

Guerre hybride

Cet été pourrait voir l’aboutissement de tous ces éléments, ce qui pourrait pousser l’alliance sunnite du Golfe, connue sous le nom d’« OTAN arabe », à aggraver les problèmes avant qu’il ne soit trop tard ou trop coûteux de faire reculer le rapport de force régional en mouvement depuis 2003. 

Plus de temps pourrait permettre à l’Iran de trouver de nouveaux stratagèmes pour échapper aux sanctions ; le Hezbollah pourrait se renforcer après les pertes du conflit syrien ; le pouvoir d’Assad pourrait lentement se consolider et étendre sa portée géographique ; et les groupes chiites pro-iraniens en Irak pourraient prendre le contrôle du pays. 

Un Iran acculé pourrait […] recourir à ses véritables options nucléaires : un blocus du détroit d’Ormuz ou un retrait de l’accord sur le nucléaire

Toute réaction violente face à « l’accord du siècle » pourrait être gérée militairement par Israël plus facilement en ce moment, après les récentes élections dans le pays, que l’an prochain, lorsque les élections américaines auront lieu. Il en va de même pour une éventuelle hausse des prix du pétrole liée à l’intensification des tensions dans la région.

En outre, si Trump n’est pas réélu, la plupart des candidats démocrates semblent vouloir inverser le retrait de l’accord sur le nucléaire.

Bien entendu, il n’est pas certain que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis parviennent à apaiser les marchés de l’énergie en remplaçant la production de pétrole iranienne : le chaos au Venezuela et en Libye pourrait leur compliquer la tâche. Le Printemps arabe 2.0 en cours en Algérie et au Soudan pourrait également s’éterniser. 

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Un Iran acculé pourrait abandonner fatalement sa politique de patience stratégique, dans l’attente du départ incertain de Trump en 2020, et accroître sa guerre hybride sur différents théâtres, ou même recourir à ses véritables options nucléaires : un blocus du détroit d’Ormuz ou un retrait de l’accord sur le nucléaire. 

Impulsion messianique

En dépit de toutes ces raisons d’opter pour la prudence, la politique de l’OTAN arabe donne de plus en plus l’impression d’une impulsion irrationnelle et messianique, qui brosse un sombre tableau pour l’avenir. 

En écho à ce qui s’est passé il y a deux siècles, lorsque les nations européennes se sont réunies à Vienne pour rétablir l’ordre violé après avoir vaincu la France révolutionnaire, l’actuelle B-team – le conseiller américain à la Sécurité nationale John Bolton, Bibi Netanyahou et les princes héritiers d’Arabie saoudite et Abou Dabi Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed – pourrait trouver la nécessité d’imiter un précédent historique aussi irrésistible et chercher à écraser à jamais l’Iran révolutionnaire. 

Qui clignera des yeux le premier ? Et la Russie et la Chine consentiraient-elles à une telle restauration type congrès de Vienne, visant également à contrecarrer leur propre recherche d’un nouvel ordre mondial multipolaire, libéré de l’hégémonie occidentale ? 

- Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos
Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He has served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East Peace Process Coordinator Special Envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, ambassador of Italy to Iraq.